De si splendides créatures – Chapitres 15 & 16

Voici les deux derniers épisodes du conte publié par Qui Vive !
Comme prévu, cela nous a emmenés au-delà du confinement.
Si vous ne les avez pas encore lus, retrouvez tous les précédents chapitres :
Chapitres 1 & 2
Chapitres 3 & 4
Chapitres 5 & 6
Chapitres 7 & 8
Chapitres 9 & 10
Chapitres 11 & 12
Chapitre 13 & 14


CHAPITRE 15

Il le vit hâve et maigre, couché dans son lit d’apparat aux riches tentures. Plusieurs hommes vêtus de noir se tenaient immobiles, la mine grave. Des médecins, pensa-t-il, quoiqu’il n’en eût fréquentés de sa vie. Ils chuchotaient entre eux. La reine était assise près du lit, sur un haut fauteuil sculpté, le visage encore plus pâle que d’ordinaire, mais adouci par l’inquiétude. Rien ne bougeait dans cette chambre. L’atmosphère était oppressante.

Soudain, la porte s’ouvrit et Théodore entra, d’un air conquérant. Il n’était pas accompagné de ses précepteurs mais de plusieurs hommes semblables aux reîtres de jadis, puissamment armés. Sans même saluer sa mère, il repoussa les médecins et se pencha sur le roi endormi. Azur crut le voir grimacer. Puis la vision changea. Il avait la sensation de voler au dessus du village et de ses environs, qu’il avait quittés depuis des mois.

Les paysans trimaient, les collecteurs d’impôts harcelaient les villageois, gibets et piloris s’étaient multipliés, ainsi que les mendiants. Les troupes circulaient sans relâche. Survolant le jardin royal, il s’étonna de son aspect négligé. Seuls quelques jardiniers, dont Louis, y travaillaient mornement. Théodore et ses compagnons traversèrent le jardin sans se soucier d’écraser les parterres. L’un d’eux bouscula violemment Louis, qui ne lui cédait pas la place assez vite. S’éveillant à ce moment-là, Azur espéra de tout son coeur que Théodore ignorât leur amitié. « Il me hait tant qu’il se vengerait sur lui. »

Il n’éprouvait ni l’intense émotion, ni le chagrin du premier rêve, mais une colère angoissée. Monsieur de Payzac dormait non loin de lui. Il se résolut à l’éveiller. Ils s’éloignèrent des soldats et officiers et s’accroupirent à l’abri d’une dune. Ayant décrit ce qu’il avait vu, il attendit la réaction de son mentor, laquelle tarda.

« Jeune prince, je vous sens furieux et très inquiet…

– Je crains que Théodore ne s’apprête à prendre le pouvoir dès la mort de notre père. Il est peut-être même responsable de son état et la hâtera autant que possible. Je souhaite que nous abandonnions la chasse aux dragons et allions nous opposer à ses manigances ! D’ailleurs, je pense qu’il nous a éloignés pour avoir les coudées franches… vous seul lui tenez parfois tête, ayant l’appui du roi, et moi, il me craint et me déteste, j’ignore pourquoi ! Je sais que je vous l’ai dit, plus d’une fois, mais je suis dans une rage noire.

– Du calme, prince… En effet, vous m’avez déjà parlé de la haine de Théodore pour nous deux. Ne vous échauffez pas ainsi. À la réflexion, vous regretterez ces paroles. Vous portez des accusations terribles et peut-être infondées contre votre frère.

– Mais…

– Laissez-moi parler à mon tour, je vous prie. Souvenez-vous de ce que je présumais, la fois précédente. Rien de ce que vous avez vu en rêve n’est sans doute encore advenu. Si le roi est souffrant, nous le saurons demain chez mon ami Robur, en qui j’ai toute confiance. Il est tenu au courant des événements du royaume au moyen de pigeons voyageurs. Un sien parent qui travaille au palais, dans les bureaux du Roi, l’informe régulièrement.

Je n’ai, pour l’heure, ni l’intention ni le désir d’abandonner notre mission. Si les nouvelles sont alarmantes, j’aviserai. »

« Je conçois ton inquiétude, Azur, dit Monsieur de Payzac à voix plus basse. J’imagine que ce don de voyance est très difficile à endurer, puisqu’il crée des appréhensions sans apporter de certitudes. Cependant, grâce à toi, nous sommes alertés et sur le qui-vive. Nous pourrons nous organiser au mieux.

– Monsieur de Payzac, si nous en venons à la résistance contre Théodore, j’ai pensé immédiatement à nous unir avec la Duchesse de Casteléon. Qu’en pensez-vous ?

– Son armée et sa détermination personnelle ne seront pas de trop, en effet. Mais attendons d’en savoir plus. »

Durant la dernière nuit dans le désert, Azur dormit très profondément, enroulé dans sa couverture, tout près de Clément et s’il rêva, ce ne fut pas de son père ou de Théodore, mais de la jeune soldate, Aude. Depuis qu’il l’avait quittée, il n’avait pensé que fugitivement à elle, tant les aventures s’étaient succédées sans répit ou presque. Sans doute l’évocation de la Duchesse de Casteléon avait-elle réveillé ses sentiments. Ce rêve fut fort agréable et lorsque son ami le secoua, il resta un moment encore immobile, ayant dans le corps les traces soyeuses du plaisir tandis que son cœur était empli de joie.

L’ami de Monsieur de Payzac les accueillit tous dans sa propriété. Les officiers logèrent chez lui, les soldats dans une grange et Thomasson dans l’écurie, avec les chevaux, qu’il soigna particulièrement. Azur avait remarqué que le comportement d’Amadis avait changé depuis la nuit des égorgeurs. S’il restait froid et parfois distant, sa morgue avait disparu. « S’est-il écœuré de son travail d’espion ? Il n’a plus jamais cherché à surprendre nos conversations… » Chez Robur, il se montra civil, discret, mais il dressa l’oreille quand Monsieur de Payzac interrogea son ami.

« Dites-moi, mon cher hôte, avez-vous eu des nouvelles du Palais, ces derniers temps ?

– Peu de pigeons voyagent jusqu’à nous, Monsieur de Payzac. Nous sommes si loin de tout, ici… Cependant, l’un de ces volatiles est parvenu jusqu’à mon pigeonnier, la semaine dernière. L’on s’enquerrait de votre approche.

– Est-ce là tout ?

– Non, mon ami. Une petite note supplémentaire mentionnait une indisposition de notre souverain. »

Tous se rapprochèrent, soudain attentifs.

« Mon père serait souffrant ? Sérieusement atteint ?

– Nous n’en savons rien, jeune prince. Aucun détail n’est donné. »

Plus tard, leur mentor les réunit dans sa chambre.

« Messieurs, la nouvelle que nous apprit Robur est inquiétante, mais je juge que mon devoir est de remplir notre mission. Dans deux jours, nous gagnerons les montagnes, et si Dieu le veut, nous livrerons combat contre les dragons. Si d’autres messages, plus alarmants, arrivent ici, Robur nous enverra un messager. »

Les quatre officiers hochèrent la tête en silence. Azur dormit très peu. L’état de son père, qui ne lui avait jamais permis de l’aimer, l’inquiétait beaucoup plus qu’il ne l’aurait cru. Le lendemain, Monsieur de Payzac leur annonça qu’avant toute incursion vers les montagnes, il voulait passer une journée dans les hameaux les plus proches de l’aire des dragons, à enquêter sur leurs dernières attaques et destructions. Il ordonna à Clément et Thomasson de l’accompagner. Azur se demanda, avec un peu d’amertume et de crainte, pourquoi il avait décidé de se passer de lui. N’avait-il pas tenu compte, dès le début de leur voyage, de ses dons, même s’il ignorait leur origine ?

La journée lui parut très longue et lorsque, le soleil se coucha sans que les trois hommes ne fussent revenus, il fut pris d’angoisse. Il marchait de long en large dans la chambre qu’il partageait avec Clément, fixant le paysage et guettant le moindre bruit de sabots, tout en serrant la pierre bleue dans sa main. Elle ne chauffait pas, mais sa lumière s’intensifia au fil des minutes. Elle éclaira brutalement toute la pièce et se mit à vibrer. Il l’enfonça dans ses habits de crainte qu’on ne l’aperçût de l’extérieur. À ce moment, Amadis frappa à la porte. Azur se composa un visage ferme, avant d’ouvrir. Amadis semblait inquiet, même s’il s’efforçait de le dissimuler.

« Monsieur de Payzac est bien long à revenir céans, Prince Azur.

– Oui, je le pense également.

– Ne devrions-nous pas tenter d’aller à leur rencontre, avant que l’obscurité n’envahisse tout ?

– Voulez-vous que nous partions à leur recherche, du moins jusqu’au hameau le moins distant, en emportant des lanternes ? »

Amadis accepta aussitôt. Ils se vêtirent chaudement, se munirent de leurs épées et de leurs lances et accrochèrent les lanternes à leurs selles, non sans avoir prévenu Charles de Réquiès, calme comme de coutume. Ils galopèrent dans le crépuscule, saisis par une urgence égale, interrogèrent quelques paysans qui revenaient de leurs champs chargés de hottes emplies de légumes. Ces derniers avaient eu le matin même l’honneur d’une visite, mais n’avaient plus revu Monsieur de Payzac et ses hommes depuis lors. Azur leur demanda dans quels villages ils comptaient se rendre ensuite. Ils n’avaient parlé que de « Griffon », répondit l’un des paysans, leur en indiquant la direction.

« Irons-nous plus avant, Prince Azur ?

– C’est notre devoir, Amadis. Je crains un incident, ou plus grave. Pressons-nous ! »

À Griffon, nul ne put les renseigner. Dans les dernières lueurs, ils se mirent à galoper vers les monts. Très vite, la pente s’accentua et les premières traces de neige apparurent. Au bout d’une avancée qui leur parut désespérément longue, Azur sentit la gemme chauffer sa poitrine, heureusement sans émettre de son ni de lueur. Il crut distinguer, au loin, quelques silhouettes sombres.

« Les voici ! »

Ils découvrirent Monsieur de Payzac et Thomasson agenouillés auprès du corps immobile de Clément. Azur sauta à terre.

« Est-il mort ? »

Monsieur de Payzac se redressa, saisit la lanterne du jeune homme et la dirigea vers le visage de Clément.

« Il vit encore, mais nous ne parvenons pas à le ranimer, Prince.

– Que s’est-il passé, au nom du ciel ? Un dragon ?

– Un dragon nous a survolés, au crépuscule. Rouge comme le feu. Clément a hurlé, son cheval pris de panique le projeta sur ces roches. Malgré le casque, je crains un grave traumatisme. Amadis de la Règue et vous, soldat Thomasson, je souhaite que vous alliez immédiatement quérir dans le village de Griffon un chariot bien tapissé de paille et de fourrures. Vous et moi, Prince, essaierons pendant ce temps de réveiller Clément. »

Dès qu’ils furent seuls, Azur sortit le récipient de l’homme des eaux, enduisit de baume la tête du blessé, lentement, avec une grande douceur. L’angoisse lui étreignait le cœur. Il essayait de distinguer son expression, à la lueur trouble de la lanterne tenue par son mentor. Clément était si pâle et inerte ! Soudain, il émit une légère plainte et ses main se crispèrent.

« Continue le massage, Azur ! »

Azur était partagé entre l’urgence d’utiliser les pouvoirs de la pierre bleue et sa répugnance à en dévoiler le secret. C’est alors que Monsieur de Payzac lui tendit la lanterne et dit :

« Je pense que vous avez besoin de rester seul avec votre ami, prince Azur. Je vais me porter à la rencontre du chariot. »

Sa prescience lui parut miraculeuse. « C’est comme s’il avait lu en moi ou ressenti mes désirs. Y a-t-il du mage en lui ? » Il avait été si conditionné par l’interdit de ce mot que même le penser lui était difficile. « Ou n’est-ce que l’effet du lien qui nous unit comme un père et son fils, de plus en plus fort ? » Cette idée l’emplit d’un bonheur stupéfiant et il fit un grand effort pour se ressaisir.

Il posa la lanterne sur la neige, sortit la pierre de sa poche, la dirigea d’une main tremblante vers la tête de Clément. Aussitôt la lumière s’intensifia, éclairant le visage figé. Une douce chaleur enveloppait le blessé et peu à peu, ses paupières frémirent, sa bouche s’entrouvrit, il leva faiblement une de ses mains. Azur crut entendre un murmure. Il promena la gemme lentement, sur tout son corps, en l’encourageant de la voix. L’espoir le tourmentait. Un moment, il crut s’être trompé, mais Clément ouvrit les yeux en grimaçant. Avec effort, il parvint à murmurer : « ma tête…comme j’ai mal…J’ai froid…le dragon rouge… » Comme réagissant à ces paroles, la pierre s’échauffa davantage, le visage de Clément devint plus apaisé, il saisit le bras d’Azur et parla plus distinctement.

« Azur, c’est toi ? J’ai cru mourir, tu sais. Je pensais ne jamais te revoir. J’ai fait des rêves… Je voyais la Dame, Susanna. Elle me demandait de l’appeler Susanna, tu sais, quand…

– Fut-elle compatissante ?

– Ne te moque pas  Elle se penchait vers moi et me souriait, dans mon rêve.

– Clément, tu as été gravement blessé, mais à présent que tu as retrouvé tes esprits, ne t’inquiète plus. Amadis et Thomasson vont revenir avec un chariot, Monsieur de Payzac les attend un peu plus loin. Nous te ramènerons chez Robur, où tu seras soigné.

– Azur ! Azur ! Est-ce fini pour moi ? Ne combattrai-je pas les dragons ?

– Je ne sais, Clément. Tu es si résistant que tu seras peut-être sur pied rapidement… Pour l’heure, seul ton sort m’importe. Ne pense plus aux dragons.

– Il était si beau et si effrayant ! Jamais je ne vis un être semblable. Il ne nous a pas attaqués. Si je n’avais pas crié, peut-être…

– Te souviens-tu que Malenfroid, ton cheval si bien dressé, s’emballa et te jeta sur des roches ?

– Malenfroid n’est pas si bien dressé que Maximus. Lui ne t’aurait jamais désarçonné… Et toi, tu n’aurais pas crié… Je me souviens seulement du dragon et de mon hurlement. Le monde s’est éteint ensuite. »


CHAPITRE 16

Deux jours et deux nuits durant, Azur resta au chevet du blessé, humectant sa tête, l’enduisant avec le baume, et lorsque tout dormait, promenant la pierre bleue sur tout son corps. Parfois, Clément reprenait vie et lui parlait de son enfance, de leurs années d’apprentissage, de Casteleon et de sa Dame, du dragon rouge dont il décrivait la force et la grâce, les écailles, le long cou, les pattes puissantes et la gueule enflammée. Il se redressait un peu sur sa couche, tout éperdu, puis retombait et glissait dans un sommeil profond, qui durait des heures. Azur se laissait engourdir par la fatigue et somnolait. Il se rendit vite compte que la gemme l’alertait à chaque éveil de son compagnon et put enfin, confiant en son pouvoir, dormir réellement.

Le matin, Monsieur de Payzac et Thomasson venaient leur rendre visite, constater les progrès de Clément. Ils chassaient Azur de la chambre, le poussaient à manger et à se détendre dans un bain chaud. Au troisième matin, Clément s’assit dans le lit, déroula lui-même la bande qui entourait son crâne et réclama du lait et des fruits. Monsieur de Payzac réunit autour de sa couche tous les sous-officiers et Thomasson.

«  Clément Cuer, votre état s’améliore grandement, grâce au ciel…et aux bons soins du Prince. J’ai décidé de vous laisser dès aujourd’hui à la garde de Robur. Il nous faut partir à la recherche des dragons. Tant d’aventures et de combats nous ont retardés ! Il est temps. Je sais que vous êtes fort marri de ne pas nous accompagner, mais dès votre guérison acquise, vous aurez amples occasions de combattre. N’inquiétez pas vos camarades et particulièrement Azur, en vous désolant. »

Un valet se présenta, tenant Alfred en laisse. « Voici quelqu’un pour te tenir compagnie ! »  s’écria Azur, avec un enjouement quelque peu forcé. Alfred se coucha près du lit. Clément s’adossa aux oreillers et leur sourit courageusement. Au moment où ils quittaient la pièce, il fit un signe à son ami. Azur revient sur ses pas. Ce que voyant, Alfred se dressa, l’oeil plein d’espoir. « Alfred ! tu gardes ! » dit sévèrement son maître. La lueur s’éteignit dans son regard et il se recoucha. Azur se pencha vers Clément.

« Je t’en supplie, ne tuez pas le dragon rouge, il est si beau et il ne nous a point attaqués !

-Calme-toi, Clément. Je ferai mon possible. »

Thomasson n’emmena qu’un cheval de bât, car Monsieur de Payzac comptait que cette première escarmouche ne durerait pas plus d’un jour ou deux. Les soldats avaient revêtu armures, houppelandes et casques, leur épée au côté et la lance retenue dans un anneau de métal devant la selle. Tous avaient l’air grave. L’accident de Clément les avait tourmentés Azur se chargea de les rassurer sur son état et leur intima de garder leur sang froid autant que possible, lorsque les dragons se montreraient. Monsieur de Payzac ne sembla pas étonné qu’il prenne sa place de meneur, mais Amadis se renfrogna.

Chevauchant avec ses compagnons, Azur réfléchissait à l’étrange requête de Clément, s’inquiétant à l’idée qu’il perde la tête. Ne pas tuer un dragon, alors qu’ils avaient subi un long apprentissage dans ce seul but !

La troupe reprit la piste empruntée précédemment. Ils ne distinguaient pas le sommet des montagnes car un épais brouillard les envahissait. Monsieur de Payzac, qui allait en tête, jetait des regards inquiets vers le ciel. Il craignait la neige, qui se mit à tomber d’abord en minces flocons, puis s’épaissit et les cribla, recouvrant rapidement leurs habits. Les chevaux ralentissaient, renâclaient, secouant leurs têtes pour délivrer leurs yeux et leurs naseaux de la poudreuse.

« Je crains que notre premier assaut ne soit compromis, prince Azur !

– Si nous avançons encore, Monsieur, nous gagnerons bientôt les falaises, qui nous protègeront un tant soit peu. »

Au moment où ils les atteignaient, se fit entendre un bruit étrange, en lequel Azur reconnut les flasques battement d’ailes d’un ou plusieurs dragons. La pierre se réchauffait sur son flanc. Il arrêta les cavaliers d’un geste, répercuté par un ordre de leur chef. Dans le silence ouaté, ils perçurent mieux ce bruissement et chacun en eut le cœur glacé. Comment combattre, noyés dans la neige, sans voir leurs adversaires ? se demandaient-ils tous. Et ce fut le désastre redouté.

Un énorme dragon noir piqua sur eux, renversant plusieurs soldats et leurs montures, heurtant leur chef, qui tomba de cheval et saisissant Amadis dans sa gueule fumante. Azur put viser son œil et lança sa pique de toutes ses forces, comme il l’avait fait contre l’ours. Le dragon atteint lâcha Amadis et s’éleva péniblement au dessus d’eux, poussant des cris terribles.

« D’autres dragons peuvent arriver ! Il faut nous mettre à l’abri. s’écria Thomasson. Je reconnais cet endroit, un peu plus loin se trouve un corridor rocheux où ils ne pourront nous attaquer. 

– Il nous faut d’abord secourir Monsieur de Payzac, voir s’il est en état de remonter sur son cheval, sans parler des soldats renversés. Quant à Amadis, je crains fort qu’il n’ait pas survécu. »

Azur mit pied à terre. Plusieurs soldats gisaient dans la neige, parfois coincés sous leurs chevaux. Leurs camarades, qui s’étaient dispersés, tentaient de maîtriser leurs montures et de se rassembler. Sept hommes semblaient morts. Monsieur de Payzac évanoui. Son casque avait disparu. Azur s’approcha de lui et, sans se préoccuper de ses compagnons, promena la pierre magique sur sa tête, qui saignait abondamment. Thomasson essuya son visage et entoura son crâne d’une bande. Le blessé reprenant conscience, s’appuya sur son bras droit pour s’asseoir.

« Thomasson, tâchez de trouver mon cheval et apportez-moi la flasque d’eau de vie. Je ne sens plus mon bras gauche. »

Ayant bu et retrouvé quelque force, il s’inquiéta de ses hommes.

« J’ai touché le dragon à un œil et il a lâché Amadis, qui est un peu plus haut, dans les rochers. Je crains le pire. Sept soldats sont morts Il les a envoyés voltiger d’un coup de patte, eux et leurs chevaux. C’était une bête gigantesque !

-Je n’ai guère eu le temps de distinguer qu’une forme sombre…

-Thomasson pense que d’autres dragons peuvent venir et que nous devrions nous mettre à l’abri, dans…

-… le corridor de votre rêve, Prince. Aidez-moi à me remettre en selle, je vous prie. »

Une fois assis sur son cheval, même vacillant, il s’adressa d’une voix ferme à la troupe.

« Messieurs, le danger demeure grand que le dragon blessé ne rameute ses compagnons. Ne vous préoccupez pas des morts, nous ne pouvons plus rien pour eux. Remontez tous à cheval et suivez Thomasson qui connaît les lieux et vous mettra à l’abri. Le prince et moi vous rejoindrons dès que le sort d’Amadis sera connu. »

Azur grimpa sur les roches et découvrit le cadavre de l’officier. Les dents du dragon ne l’avaient peut-être pas tué, mais son corps s’était disloqué dans la chute. « Huit morts en quelques instants…et nous ne sommes pas tirés d’affaire… » murmura Monsieur de Payzac. Ayant gagné le corridor, il ordonna à Charles de Requiès et Thomasson de distribuer eau et vivres aux soldats.

« Nous ne sommes plus que deux officiers et notre chef est blessé, dit Charles en servant Azur, sans compter que le moral de la troupe doit être au plus bas.

– Il nous faut justement garder courage ! Nous devrons peut-être attendre longtemps, avant de pouvoir rebrousser chemin ».

Comme dans le rêve, le corridor formait presque un tunnel et les dragons invisibles qui les cherchaient ne pouvaient les atteindre. Ils chuintaient et battaient des ailes au dessus d’eux. Les heures passèrent. Beaucoup somnolaient sur leurs montures, malgré le froid, l’inquiétude et le choc. Au crépuscule, les dragons levèrent le camp. Thomasson et Azur s’assurèrent de leur fuite. Enfin, ils se mirent lentement en marche. Les cadavres des soldats furent laissés sur place, mais Thomasson attacha le corps d’Amadis sur le cheval de bât. La neige ne tombait plus que faiblement.

Azur se sentait tout à la fois affligé par les morts, y compris celle d’Amadis, qu’il avait cessé de considérer comme un ennemi et saisi par l’urgence. La pierre n’était pas, comme de coutume entre deux dangers, froide et inerte. Elle faisait passer dans son corps et son esprit une alerte qu’il ne comprenait pas. « Devrais-je tout révéler à Monsieur de Payzac ? L’encourager à ne pas risquer de nouveau des vies ? Dois-je aller seul affronter les dragons, pendant qu’il se remet ? Comme je voudrais avoir l’avis de l’ermite ! » Il ne s’était jamais senti aussi seul depuis son intégration dans l’armée du Roi.

Le médecin de Robur examina le bras et le crâne de Monsieur de Payzac. Le bras, simplement démis, avait été remis en place et immobilisé, le crâne recousu et pansé. Les soldats, une fois restaurés, étaient allés dormir, attendant, avec la patience des sans grade, une décision de leur chef. Lequel restait dans sa chambre, veillé par Robur. Amadis reposait dans la chapelle du village. Azur ne tenait pas en place. Il rejoignit Clément, qui avait été éveillé par les bruits et les exclamations. Il s’assit avec raideur.

« Azur, enfin te voici ! Toute cette agitation m’inquiétait . Vous êtes de retour plus rapidement que je n’imaginais. Est-ce à cause de la neige ?

– Ces fortes chutes ne nous ont pas aidés, il est vrai, mais… Écoute, Clément, un énorme dragon s’est jeté sur la troupe, en pleine tempête. Sous l’impact, sept soldats sont morts et Amadis, qu’il avait saisi dans sa gueule, puis lâché sur des rochers, est mort aussi.

– Il l’a lâché ? Azur, est-ce à dire que tu as blessé ce dragon ? Ou notre chef peut-être ?

– Tu ne me laisses jamais terminer mes récits…grommela son ami en laissant apparaître sa fatigue.

– Excuse-moi, mais je me sens si impuissant, couché dans ce lit et faible comme un enfant !

– J’ai lancé ma pique dans l’œil du dragon, qui a poussé des cris affreux et s’est enfui. Amadis est certainement mort dans sa chute. Monsieur de Payzac fut blessé, mais rien de grave. Il était cependant évanoui, sous le choc. Dès qu’il eut retrouvé ses esprits, il a voulu remonter sur son cheval et d’adresser aux soldats pour qu’ils ne cèdent pas à la panique.

– Que va-t-il décider à présent ?

– Je ne sais. J’ai quelque chose à te révéler, Clément. Adosse-toi calmement à tes oreillers et ne m’interromps point ! Il y a quelque temps, j’eus deux rêves prémonitoires. Seul Monsieur de Payzac en fut informé. Dans le premier rêve, j’ai vu exactement ce qu’il est advenu aujourd’hui, sauf l’attaque. Paysages, blessures, neige, corridor rocheux où nous nous réfugiâmes. Imagine ma peur en ne te voyant pas parmi les rescapés. Monsieur de Payzac me rassura. Pour lui, ce n’était qu’une vision à un instant précis de nos aventures et tu pouvais avoir été retenu pour d’autres raisons.

– Azur … Tu es une sorte de devin, alors ?

– Incorrigible ! Je vois que tu es tout à fait guéri !

– Et le second rêve ?

– Il ne date que de quelques jours. J’ai vu mon père proche de la mort et Théodore prêt à prendre le pouvoir, secondé par des soldats brutaux. J’ai aussitôt alerté notre chef et l’ai supplié d’abandonner la chasse aux dragons, pour nous porter au secours du roi. Il refusa. Et, malgré le message du pigeon voyageur. si tu te souviens, il voulut attendre d’autres nouvelles, que Robur recevra peut-être… Mais après le désastre d’aujourd’hui, Monsieur de Payzac va sans doute changer d’avis.

– Tu crois ? Un seul dragon blessé, un sous-officier et sept soldats morts, il lui sera ardu de renoncer au combat et de revenir dans le royaume après un tel échec ! 

– Nous verrons ce qu’il en est demain matin. Dors à présent. Je vais rester près de toi. »

Azur ne dormit pas. Il passa la nuit à réfléchir, aiguillonné par l’énergie de la gemme. Il n’éprouvait plus aucune fatigue. La tenant entre ses deux mains, il la questionna à voix haute : « Pierre magique de l’ermite, si je dois rencontrer seul les dragons, Éclaire-moi ! »

La pierre illumina la chambre, aussi brutalement que jadis dans la salle des tableaux. Clément s’agita et marmonna, sans se réveiller. Azur, alors, se décida. L’aube pointant, il quitta silencieusement la chambre, emprunta en cuisine quelques vivres et gagna l’écurie, où Thomasson gardait chevaux, armes, casques et armures. Il savait déjà que le soldat le suivrait, sans poser de questions. Ils refirent le chemin de la veille, passèrent près des hommes et des chevaux enfouis sous la neige, immobiles à jamais. Azur revit Thomasson tâtant le pouls des soldats et achevant les animaux, avec sa silencieuse et rapide efficacité. « Il ne fait pas de sentiment, mais je peux compter sur lui » se disait-il avec reconnaissance.

Ils se faufilèrent dans le corridor et continuèrent longtemps à grimper, débouchant soudainement dans une profonde vallée. C’était ici qu’ils devaient attendre, il en fut certain. Ils mirent pied à terre et se dissimulèrent, avec Maximus et le grand cheval de Thomasson –qui n’avait pas de nom, son maître le dirigeant par gestes et onomatopées – derrière une congère. Bien qu’ayant l’appétit coupé par l’appréhension et des doutes rongeurs, Azur consentit à partager eau, pain et morceaux de lièvre avec son compagnon.

« Thomasson, vous m’avez accompagné jusqu’ici, sans même savoir quelles sont mes intentions, sans vous étonner de me voir laisser mes armes dans l’écurie.

– Je vous suivrais aveuglément n’importe où, Messire. Il ne m’est pas nécessaire de comprendre vos buts.

-Je vais néanmoins vous éclairer en partie. J’ai ruminé toute la nuit, assis près de Clément. Il m’a semblé évident que notre combat ne saurait reprendre. Monsieur de Payzac a besoin de repos et de soins. Les soldats sont désemparés. Un seul dragon a pu décimer la troupe. J’ai su, par un moyen que je révèlerai peut-être un jour, qu’il ne me restait qu’à venir à la rencontre des dragons et à tâcher de dialoguer avec eux, s’ils ne me tuent pas aussitôt… Vous m’avez dit, le jour de l’ours, qu’ils étaient pensants.

– Je m’en suis persuadé au fil des campagnes, Messire.

– Eh bien, s’ils sont pensants, je veux tenter de communiquer avec eux.

– Mais en quelle langue, Messire ? Ils n’émettent que cris et chuintements incompréhensibles.

– Peut-être y parviendrai-je néanmoins, par miracle… »

Au mitan du jour, sous un ciel cette fois parfaitement pur, ils distinguèrent au loin des formes volantes. Même à distance, ils ne se pouvaient confondre avec les aigles géants de ces montagnes. Peu à peu, il virent qu’ils étaient trois, l’un d’eux beaucoup plus imposant que les autres. Un dragon aux couleurs flamboyantes, en lequel Azur reconnut celui qui avait si longtemps résisté, dans la salle des tableaux, ce qui lui glaça les sangs et lui fit chercher fébrilement la pierre magique. Deux plus graciles, le rouge de Clément et l’autre d’une blancheur de neige. Ils atterrirent avec majesté, repliant leurs ailes, à bonne distance.

« Thomasson, je vais me porter à leur rencontre. Ne me suivez pas, je vous l’ordonne ! S’il m’arrivait malheur, vous retournerez immédiatement au village, avec les chevaux. N’attendez pas que les dragons vous pourchassent ! Et veillez sur Clément comme sur moi-même. »

Thomasson hocha la tête, l’œil troublé et le visage serré d’angoisse, malgré tout son sang-froid. Azur avança lentement, pataugeant dans la neige fraîche, où il s’enfonçait jusqu’aux genoux. Il se sentait lourd, maladroit et impuissant, l’espoir amenuisé, bien qu’il serrât la gemme convulsivement. Mais soudain, la beauté des dragons le saisit et il s’arrêta net pour les contempler. « De si splendides créatures ! pensait-il, émerveillé, comment l’idée de les détruire vint-elle aux humains ? »

Il se força à poursuivre sa marche pataude et s’arrêta à quelque distance. Voyant leurs ailes frémir, se soulever légèrement, il dirigea la pierre vers eux. Les dragons commencèrent à chuinter, d’abord à voix basse, puis fortement. Comme avec l’homme des eaux, il ne comprit que peu à peu leur langage et put leur répondre encore plus difficilement. Le dragon flamboyant dardait sur lui des yeux furibonds.

« Cet humain vient aujourd’hui sans armes visibles mais hier, il a mortellement blessé le Noir ! Que grommelle-t-il ? Essaierait-il de s’adresser à nous ?

-Ne vois-tu pas ce qu’il tient dans sa patte chétive ? interrompit le Blanc, c’est la pierre magique de l’ermite ! ! !

– L’ermite a disparu depuis tant de lunes ! Il nous abandonna à ses congénères cruels. Serait-il possible qu’il se fut trouvé un élève, avant de mourir ? »

Il se dressa brusquement.

« Homme impudent ! Parles-tu ou non notre langage, seul de ton espèce après l’ermite ? »

Plus mort que vif, Azur réussit à bégayer :

« L’ermite…il m’a confié cette pierre… sur son lit de mort. Grâce à elle, je peux vous comprendre et vous parler.

-Tu étais avec les soldats du Roi, hier et tu as tué le Noir ! Il l’a dit aux nôtres, qui n’ont pu le venger, hélas. Que ne t’es-tu enfui, loin de ces montagnes, avec tes compagnons ! Comment oses-tu nous affronter ? Seuls des malheurs sont survenus depuis que nous fréquentons les humains. L’ermite lui-même, bien qu’il fut un mage, n’a pu empêcher la guerre qu’ils nous livrent. Et il n’a pu empêcher l’Abomination ?

– Que… quelle abomination ?

– Celle d’un autre mage ! Ignores-tu que ton roi l’a obligé à nous lancer une malédiction ? Notre image, notre image vivante, est incorporée dans des tableaux ! Ce mage est prisonnier, lui aussi. Il nous est impossible de quitter la région, de fuir au delà des montagnes, et nous sommes pris périodiquement de frénésie de destruction. Alors, vos soldats s’attaquent à nous ! »

Azur, abasourdi par ces révélations encore nébuleuses, vacilla et perdit la parole. Le dragon flamboyant chuinta comme un furieux.

« Parle, vermisseau ! Avant que je ne décide de t’exterminer ! »

Du feu commençait à sortir de sa gueule et son énorme corps à s’agiter. Azur leva la gemme un peu plus haut, ferma brièvement les yeux et réussit à s’exprimer.

« Tu es le premier à me parler de ce mage et de sa malédiction. Bien que je sois le troisième fils du Roi, j’ai vécu hors de toutes ces intrigues. J’ignorais tout, mais je suis prêt à … à vous aider.

– Nous aider ! Toi qui n’arrives même pas à mi-hauteur de ma patte avant ?

– Je ne suis pas seul ! J’ai la pierre de l’ermite et tous mes compagnons se rallieront à moi, quand ils sauront ce qui vous opprime. J’appris dernièrement que le Roi est au bord de mourir, par la félonie du prince héritier, mon frère. Je vous propose… je vous prie de nous accorder du temps pour regagner le Palais et livrer combat contre lui. Nous délivrerons le mage, je vous le promets, et il lèvera la malédiction des tableaux. Je le jure sur la pierre magique !

« Et que demanderas-tu en échange ?, intervint le dragon rouge. Un peu de notre trésor ?

– Rien de la sorte. Je souhaite simplement que vous gagniez les territoires du nord et renonciez aux incursions qui ravagent nos villages.

– Ne t’ai-je pas déjà tout expliqué ! chuinta férocement le Flamboyant, Il nous est impossible de quitter ces lieux et de résister au désir de destruction !

– La pierre a de nombreux pouvoirs, que je découvre peu à peu, comme l’ermite m’en avait prévenu. Avec elle, je vais tenter de lever pour un temps la malédiction, afin que vous puissiez vous échapper.

– Si tu y parviens, si tu nous délivres… alors, nous partirons sur le champ ! Mais dans dix lunaisons, je reviendrai ici avec tous mes compagnons, pour te rencontrer ! Nous verrons ce que tu as été capable de faire, chétive créature ! »

Azur rassembla ses forces, leva de nouveau la pierre, la suppliant d’agir. Pendant une éternité, il ne se passa rien. Le temps semblait figé. Puis tout le paysage s’illumina et les dragons parurent s’enflammer. Ils s’élevèrent aussitôt dans le ciel et disparurent à grands coups d’ailes, sans un regard pour lui.

Il était tombé dans la neige, terrassé par la puissance de la gemme.

Fin du premier tome


27 mai – Image enluminure origine inconnue.