De si splendides créatures – Chapitres 5 & 6

Qui Vive publie un conte ! Avec du sexe, de la violence et de la politique ? Hummm, on vous laisse le découvrir. En tout cas, il y a des dragons.
Chaque semaine, sont publiés un ou plusieurs chapitres. Il y en a 16 en tout, cela devrait nous emmener au-delà du confinement.


CHAPITRE 5

Le jour même, le roi, la reine, leurs trois fils, les ministres, conseillers et hommes d’église éminents, sans oublier les officiers, furent réunis pour un repas de fête, en son honneur. Azur était assis entre ses parents. Tout ce cérémonial le gênait et l’ennuyait. Il eût préféré côtoyer Ismaël, qui lui avait témoigné une affection sincère et une grande admiration.

Les agapes terminées, il rejoignit Monsieur de Payzac, qui, en quelques mots chaleureux, le félicita et lui donna rendez-vous le lendemain, pour les débuts de son apprentissage.

Finis les galops à l’aventure ! Lui et Maximus durent répéter à longueur de journées des exercices, avec ou sans armes, afin que tous leurs gestes et mouvements deviennent automatiques. La fantaisie n’avait pas cours, pour préparer la guerre contre les dragons. Il en gardait cependant le souvenir, car il se doutait que l’esprit d’initiative et d’aventure lui serait utile plus tard. Il étouffait sous ce joug, sans compter le climat permanent de rivalité et de compétition entre élèves, qui sévissait. Il avait dû confier Alfred à un aide-jardinier, son ami et il lui manquait beaucoup.

Son état de prince ne lui était d’aucune aide. Monsieur de Payzac veillait à ne pas le favoriser, au contraire, il était plus exigeant avec lui. Il se couchait le soir, rompu, mais ne laissait apparaître aucune rébellion et s’appliquait de son mieux. Vint le temps des combats entre apprentis soldats. Azur se sortait à merveille, comme il s’en doutait, des exercices de tirs à l’arc, suscitant l’envie de presque tous et le ressentiment de quelques-uns. Il eut besoin d’un temps d’adaptation, pour combattre avec la lance, encombré par son armure et son casque. L’épée lui convint davantage.

Seuls, deux adolescents le traitaient d’égal à égal, sans tenir compte de ses origines. Ils devinrent vite inséparables. Le plus âgé, Clément, était robuste, vif, bavard et audacieux. Tout était roux en lui, cheveux, barbichette, yeux et cils, ce qui amusait Azur. Le plus jeune, Louis, était brun et mince, calme, presque rêveur. Azur se demandait souvent pourquoi il avait choisi le métier des armes. Un jour, Louis lui confia que c’était pour s’endurcir et fuir un père brutal. Ils s’entraidaient tous trois et avaient fort à faire pour se défendre des attaques, calomnies et chausse-trappes de leurs rivaux. Louis, surtout, avec son air doux et sa politesse, attirait les coups vicieux et les quolibets.

Après quelques mois de routine, l’apprentissage devint peu à peu éprouvant. On éveillait les élèves soldats au milieu de la nuit, et, sans être nourris, ils devaient s’entraîner, ramper dans la boue ou la poussière, chevaucher et se livrer à des combats harassants, parfois dangereux, durant des heures. Il y avait toujours quelque garçon à l’infirmerie. Jamais Azur. Les jours de repos qu’on leur accordait naguère furent réduits, puis supprimés.

Azur, comme ses camarades, maigrit. Ses muscles durcirent, son visage perdit ses rondeurs d’enfance. Un jour, Louis tomba malade. Il n’eut plus la force de se lever. Monsieur de Payzac se montra compatissant. Il ne le raya pas des listes, lui laissant une chance de se rétablir, en vain, malheureusement. Plus tard, Azur apprit qu’il avait obtenu pour lui une place dans les bureaux de l’armée royale, où il apprendrait le métier de commis. Ils ne se revirent pas avant la fin de l’apprentissage.

Et la gemme bleue ? Il la gardait toujours cachée sous ses vêtements et maintes fois, aux moments les plus difficiles, il la serrait dans son poing et retrouvait forces et courage. Même à ses deux meilleurs amis, il n’en avait jamais parlé. Il avait parfois une pointe de honte, songeant à l’avantage secret qu’il détenait, qui diminuait sensation de faim ou de fatigue, en un instant. Aussi n’en abusait-il point. La pierre chauffait doucement sa peau, dès qu’un danger ou une anicroche le menaçaient.

Il arrivait que Monsieur de Payzac eut l’air surpris, ou entendu, quand il le voyait se relever après une chute brutale, devancer les autres ou esquiver leurs coups trop aisément. Même la vigueur et l’adresse exceptionnelle de Maximus n’expliquaient pas tout. Il ne refit pas d’allusion à une quelconque diablerie. Clément admirait la force et la résistance de son ami et le questionnait parfois, mais il ne se douta jamais de rien. Un groupe de leurs adversaires firent courir le bruit qu’Azur était ensorcelé, qu’une telle résistance n’était pas naturelle. Très vite, leur mentor et commandant eut vent de ces racontars et les fit cesser aussitôt.

Tous ne vivaient que pour la lutte et l’entraînement. Ce régime chassa les plus faibles ou les moins persévérants. De quatre-vingt élèves, il n’en resta que trente. Tous ceux qui renonçaient n’étaient pas renvoyés dans leurs foyers, à leur ancienne misère souvent. Ils restaient soldats de base, utilisés principalement pour le maintien de l’ordre dans le royaume, où, ça et là, éclataient quelques rébellions.

Azur devint le meilleur de tous les apprentis et, un jour, Monsieur de Payzac lui annonça qu’il allait être nommé officier, ainsi que l’avait voulu le roi. La cérémonie, où trois autres élèves, dont Clément, furent distingués, leur permit de prendre un jour de repos, le seul depuis bien des mois.

Le roi s’étonna de son changement physique :

« De sauvageon malgracieux, vous voici devenu un homme de pleine force. Je vous félicite. »

Ce compliment assombrit le visage de Théodore, qui semblait, il est vrai, frêle et insignifiant, auprès de son frère, malgré son uniforme rutilant. Azur sentit qu’il s’était fait un ennemi mortel, bien plus dangereux que certains de ses camarades. Le roi reprit :

« Théodore est d’avis que l’on vous envoie rapidement dans les territoires du nord. Vous y verrez vos premiers dragons.

– Exception faite de ceux des tableaux, mon père. »

Le roi lui lança un regard furieux, mais ne répondit rien d’autre que :

« Monsieur de Payzac trouve que c’est une idée excellente. Il vous guidera, ainsi que vos compagnons restants, dont vous serez les officiers en second, jeunes promus. Le voyage à lui seul dure deux mois. Vous traverserez tout le royaume et apprendrez à connaître notre peuple, si varié. »

Il était bien rare que le roi évoquât son peuple, sauf pour ordonner la répression d’indociles désespérés par l’augmentation des redevances ou la disette.

« Si je deviens roi moi-même, sait-on jamais… je veillerai au bien-être du peuple », pensait naïvement Azur.

En attendant, les quatre officiers tout neufs eurent le plaisir de voir leur congé prolongé jusqu’au surlendemain, date prévue du départ vers les territoires du Nord.

Son premier élan conduisit Azur chez son ami jardinier. Alfred se rua sur lui, avec des bonds de joie. Ensemble, ils firent une longue excursion, dans les bois de l’ermite, sur la tombe duquel Azur ne manqua pas de se rendre. Seul dans cette clairière isolée, il lui raconta à haute voix, comme jadis, toutes ses aventures. Il s’en alla ensuite jusqu’aux bureaux militaires, vêtu de son nouvel uniforme d’officier. Toutes les portes lui furent ouvertes. Le récit de son succès l’avait précédé.

Louis fut convoqué dans le bureau de son chef le plus éminent. Il parut d’abord intimidé de revoir Azur, qui l’entraîna vivement à l’extérieur. Il avait obtenu pour lui un congé d’une journée. Clément les ayant rejoints, Azur ayant troqué son uniforme pour une tenue moins voyante, ils vaquèrent dans le village, ne cessant de parler et de rire, lutinant dans les tavernes les jeunes serveuses et chantant des airs grivois ou des refrains de leur enfance. Azur était parfaitement heureux.

Le lendemain, ils partirent à cheval au bord de la mer. Leurs conversations prirent un ton plus sérieux. Louis avoua s’ennuyer dans les bureaux et affirma qu’il préférerait un travail manuel, à l’extérieur si possible, car la nature lui manquait. Azur proposa de le recommander à Ismaël, afin qu’il soit recruté comme jardinier, ou soigneur des oiseaux en cage, dans le beau parc du palais.

« Je ne doute pas de tes aptitudes, puisque tu fus élevé dans une ferme.

– Je connais davantage les plantes nourricières que les fleurs et les oiseaux de basse-cour que les paons et autres oiseaux de luxe, mon cher Azur, mais…

– Ismaël, mon frère, te guidera. Tu es plein d’habileté et de volonté et je suis certain que tu réussiras.

– Travailler avec un maître aimable me changera des coups et des insultes de mon père et du mépris qui m’a accablé dans ces maudits bureaux ! »

Il était si rare que Louis s’emportât que ses compagnons éclatèrent de rire, en le voyant rougir de colère. Clément, pour sa part, malgré sa force et son insouciance, éprouvait quelque crainte à l’idée de partir si loin et d’affronter peut-être les dragons.

« Nous partons vers l’inconnu et ce sont des créatures si féroces.

– Oui, mais notre maître d’armes nous servira de guide et de protecteur. Tu connais ses exploits. Il est si puissant, il a un tel jugement, froid et pénétrant… Et puis, nous serons deux. Je ne te ferai jamais défaut.

– Moi, de même. Allons, oublions ce qui nous attend et profitons de la mer. »

Ils attachèrent leurs chevaux à des arbres, se dévêtirent et plongèrent dans les vagues.


CHAPITRE 6

Au retour, ils chassèrent. Alfred rapporta de nombreuses pièces de gibier, qu’ils accrochèrent à leurs selles. Lorsqu’ils croisèrent Monsieur de Payzac, près du palais, celui-ci se récria d’enthousiasme, en découvrant tous leurs trophées. Une idée germa aussitôt dans le cerveau d’Azur.

« Monsieur de Payzac ! Puis-je vous faire une proposition ? Ce serait d’emmener avec nous demain, Alfred, mon chien. C’est un chasseur vigoureux, au flair exceptionnel. Il m’obéit en outre au moindre signe. Il nous aiderait à trouver du gibier sur le long chemin vers les dragons. Et qui sait, peut-être pourrait-il même se rendre utile, le moment venu des combats ?

– Vous voilà bien éloquent à son propos, jeune prince ! Ce n’est pas une mauvaise idée, même si les dragons n’en feront qu’une bouchée. Je vous donne mon accord.

– Oh, merci, Monsieur de Payzac !

– Et qu’allez-vous donc faire de toutes vos victimes ?

– J’ai dans l’idée de les distribuer aux habitants du village, sauf ce coq de bruyère et ce beau lièvre que nous mangerons ce soir. Voulez-vous accepter de vous joindre à nous ?

– Entendu, à condition que vos deux autres camarades soient invités eux aussi. Je m’efforcerai à cette occasion de vous donner un aperçu de notre futur voyage. Votre générosité à l’égard des villageois vous honore.

– Depuis mon enfance, ils furent toujours très bons pour moi… et ils peuvent rarement déguster du gibier. Vous savez que chasse et braconnage sont interdits sur les terres du roi. »

Monsieur de Payzac hocha la tête, sans faire de commentaire. « C’est un homme loyal, mais je jurerais qu’il n’en pense pas moins », se dit le jeune homme.

Ils portèrent le gibier au responsable du village, homme d’âge mûr, respecté de tous, qui les remercia solennellement et promit de distribuer lièvres, lapins, perdrix et grives à toutes les familles. Ils confièrent ensuite chevaux et chien aux valets d’écurie, lièvre et coq aux cuisiniers et se rendirent dans les jardins royaux, dont la splendeur éblouit ses amis.

Louis se tint coi en présence du prince Ismaël. Azur parla pour lui, fit brièvement allusion aux violences de son père, aux brimades des élèves soldats et à l’ennui des bureaux, ainsi qu’à son expérience agricole.

« Ne mélangeons point légumes et fleurs, mon cher frère… Laissez-moi quelques jours ce jeune homme. Je veux m’assurer de ses dispositions et de sa bonne volonté. S’il convient, il trouvera occupation dans nos jardins, nos volières ou nos pépinières…

– Ismaël, je te remercie du fond du cœur. Clément et Louis sont mes plus chers amis, comme je te l’ai déjà dit en une occasion. Louis viendra demain, à l’heure que tu lui indiqueras. 

– Le tutoiement sera donc de rigueur entre nous, mon cher frère ! J’en suis enchanté. »

Azur se demanda si cette familiarité, qui lui avait échappé, le satisfaisait tant que cela…

Ismaël murmura quelque chose à l’oreille de Louis, qui rougit violemment.

« Que t‘a-t-il donc chuchoté ? Rien de malséant, j’espère ? » lui demanda Azur quand ils eurent quitté les jardins.

Louis baissa la tête.

« Simplement de me laver et de porter des vêtements simples mais propres. Oh, comment pourrais-je sentir bon, après une journée de cheval et de chasse ?

– Ce n’est rien, Louis. Au moins, il eut la décence de ne pas te faire cette réflexion à voix haute. Mon frère Ismaël n’est pas un méchant homme. Il n’a sans doute pas voulu te blesser. L’apparence, les parfums, l’harmonie des couleurs et des sons, voilà ce qui est important pour lui. Je suis certain qu’il te traitera avec douceur et que tu seras heureux, plus que tu n’as jamais été.

– Peut-être, mais je n’aurais jamais deux amis comme vous ! Je ne puis m’empêcher de penser à tous les dangers qui vous menacent.

– Nous reviendrons vainqueurs, tu verras ! Suivons donc les conseils d’Ismaël, les bains nous attendent. Je te donnerai un de mes anciens habits, à ta taille. N’aie plus d’idées noires. »

La soirée fut animée et joyeuse, mais les explications de Monsieur de Payzac, qui s’efforça d’être clair, raisonnable et sincère, racontant quelques uns de ses exploits et décrivant certaines des contrées qu’ils traverseraient, ne suffit pas à calmer les craintes des jeunes officiers. Seul Azur restait serein, car il gardait une confiance solide en leur mentor et une foi illimitée dans les pouvoirs de la gemme.

Le soir, dans leur dortoir militaire, Clément ne put s’empêcher de lui demander d’où il tenait un tel sang-froid. Azur était sur le point de lui confier son secret, tant il était sûr de sa discrétion et de sa loyauté, mais il se retint à temps.

« J’ai l’habitude de vivre au jour le jour, Clément. Nous verrons le moment venu. Après tout, il nous reste deux mois de voyage et de découvertes, avant d’atteindre le pays des dragons. Profitons-en. »


13 avril 2020. A suivre…
Photo : Head monster – CC0

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Chapitres 3 & 4
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