La Plaine de vie

16 décembre

Un dessin d’Elio, 12 ans


28 novembre

Quelques photos de samedi dernier. Calme à la mairie, malgré des flics nombreux, en particulier sur la Canebière. La Soleam bien huée, les « civils » de la bac, longeant les murs comme des rats, aussi. Solidarité, colère et détermination des manifestants toujours aussi impressionnantes. Et quelques échauffourées qui font monter l’adrénaline aux abords de la Plaine.

A la prochaine !


23 novembre. No Plaine, No gain

Un soir. Y a deux semaines. Je fais le tour du mur de La Plaine. Déjà, rien que de dire ça, et de le faire, ça me fait un choc. Passons. Je prends quelques photos, des graffs, des tags et des phrases posés sur ce mur. Devenu panneau d’expression géant. Je passe près d’une des deux grilles, seuls espaces non murés de toute la place. Un gars est en train de graffer des chats et les mots « POUR DE BON ». Trois vigiles derrière la grille, qui le regardent poser son graff. Tranquille.

Une des figures du quartier est là aussi, une femme, qui s’habille souvent en arbre ces temps-ci. Elle est un peu bourrée. Plus trop étanche, même. « Je reste là, si je veux ! » D’ailleurs, elle reste. Le graffeur a fini de poser. « Allez, laisse-les, c’est bon », il dit à la femme en souriant. « Je reste là, si je veux ! » Les vigiles aussi sourient. Même la femme-arbre sourit. Je repars, je continue mon tour du mur, en souriant, moi aussi.

Un peu plus tard, de retour devant cette grille. Changement d’ambiance. Les trois vigiles sont sur les dents. « Qu’est-ce qui se passe ? », je demande. Le PC vidéo de la police les a avertis que des gens auraient tenté de secouer le mur ou de forcer le portail. Ils sont tendus à bloc, ils scrutent autour, mais rien, personne. Deux vigiles repartent plus loin. Reste un. On commence à discuter.

« Moi, je veux pas d’histoires. J’ai une famille, des enfants à nourrir. Je veux un salaire. Je fournis une prestation, le patron me donne un salaire, avec ce salaire, je nourris ma famille, c’est tout. » Bien sûr. « Si tu touches ce portail, tu touches à ma famille. Ce portail, c’est ma famille. Si tu le touches, tu touches à mes enfants. »

Je lui dis non, c’est pas possible. Tu fais ton taff, ok, mais tu peux pas penser comme ça. C’est pas tes enfants, ce portail. Je lui dis les arbres, la colère, le marché à pas cher, disparu, la place populaire, qu’ils veulent transformer en espace à consommer, faire du passant un consommateur. On discute, tant bien que mal, on y arrive. Mais ça change rien. Parce que ça en est là. Puis je repars.

Comment on fait quand c’est comme ça ? Quand ça en est là ? Quand quelqu’un qui fait juste son boulot, payé au lance-pierres, considère que le portail qu’il défend, c’est sa famille ? Comment on fait ? Je sais pas. Mais je trouve ça très angoissant.

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17 novembre
Je fais le tour de La Plaine emmurée. Rage, rage, rage. Chaque jour, je me heurte à ce mur ; il m’enferme dehors, combien de temps encore ? Deux portails, chacun à un bout, qui donnent sur un champ de mines. La place, NOTRE place est retournée, nos arbres tondus, démembrés. Allez, encore un tour, je relève les inscriptions, traces, traits. Le chien du vigile aboie si on s’approche un peu trop, les musclés de la Bac sont en embuscade. Juliette dessine. Un gars dit « C’est le petit modèle. Si vous voyiez ceux auxquels on a droit, dans les quartiers Nord, ils sont beaucoup plus grands« . Un garçonnet écrit sur le mur sa fatigue des adultes. Quelqu’un montre sa gourde en métal : elle est profondément marquée d’un coup de matraque. « Je l’avais dans mon sac à dos quand les CRS ont chargé, elle a sauvé ma colonne vertébrale« .


3 novembre

Sur l’air de La Carmagnole

Monsieur Chenoz avait un mur
Un vrai, un grand, un beau, un dur
Un beau matin, il est tombé
M’sieur Chenoz resta bouche bée
Vive le son, vive le son
Vive le son du béton
Monsieur Chenoz avait des sbires
Fiers bataillons emplis de ire
Mais quand le mur fut fracassé
Monsieur Chenoz fut agacé
Vive le son, vive le son,
Vive le son du béton


2 novembre
Ils ont mis La Plaine en prison, La Plaine en cabane. Les fous. Ils ont voulu nous enterrer, ils savaient pas qu’on était des graines. Les cabanes, elles se construisent sur La Plaine, comme à Notre-Dame des Landes. Leur mur en béton, c’est leur peur, élevée au carré. Leur peur de la vie. Leur peur dure, les mène droit dans le mur, si y en a pas, ils le construisent. Mal leur en a pris à la mairie. Leur mur, c’est une mort sûre qui l’attend. Il tombera. C’est le destin des murs.
1er novembre
 Marche funèbre. Toujours de loin, je regarde sur le rectangle. Beaucoup de gens rassemblés, tristes et joyeux, ça fait du bien. Un peu de feu, de chaleur, ça crame devant la Soleam, ça chante. Aux arbres ! Aux arbres ! Allez La Plaine ! Allez La Plaine !
31 octobre
Murée. Ils l’ont murée. Comment ils ont pu oser faire ça ? Des tonnes de béton pour enfermer de l’air libre. Je comprends pas. C’est comme mettre le ciel en cage. Je regarde tout ça de loin. Je suis pas là, pas à Marseille. Perché quelque part en Lorraine, j’ai des sapins, de la neige, des renards, des biches. Sur un petit rectangle, je vois La Plaine emmurée. Je comprends pas. Tristesse immense, à la mesure du mur. Je vois tout ça sur le rectangle écran pour le moment. Peut-être que c’est mieux, je sais pas. J’ai pas vu les étapes en vrai. Je vais me le prendre de volée, en claque brutale, quand je le verrai en face ce mur déjà fini. J’ai mal à La Plaine.
 
30 octobre
Tu la veilles tout le jour, tu la veilles toute la nuit, tu la nourris, tu l’as fait grandir, tu lui fais rencontrer des personnes, tu joues avec elle, tu la protèges, tu veux qu’elle soit libre. Tu te bats pour elle, tu as peur pour elle et tu fais toujours de ton mieux.
Tu rêves de la voir épanouie et sûre d’elle, sans contrainte ni entrave.
Vivre sa vie comme elle l’entend.
La Plaine est vivante, vivante de tous ceux et celles qui sont là !
Déserte elle n’existe pas.

24 octobre. De jour comme de nuit la plaine est pour tous un cadeau libre de droit.


24 octobre. Je sors au petit matin, pas de fusil mitrailleur à l’horizon comme l’autre jour, mais une banderole : « Vous détruisez, nous construisons ».

23 octobre. Les tristes sires de la nuit sont venus tout bousiller. Ils ont traîné une personne ensommeillée par terre, tronçonné nos tables et le Gourbi.

22 octobre. Le soir est doux et d’or. La cabane en bois blond accueille une bibliothèque : Le seigneur des anneaux, Les frères Karamazov, Maupassant… Quelqu’un lit un bouquin d’Howard Zinn, des enfants jouent dans les hamacs suspendus.

20 octobre
14h. J’approche de la manifestation prévue sur le Vieux Port, un peu inquiète de ne trouver que peu de gens venus soutenir La Plaine, avant de tourner au coin et de voir que si, il y a du monde, et beaucoup, et joyeux, et déterminé !
18h. Un joli jeune homme monte sur une estrade, devant le square Yves Montand. Il s’exprime clairement et dit : « Nous venons de la Zad à Notre-Dame des Landes. Nous avons un cadeau pour vous. Chez nous on aime bien les cabanes, alors on vous en a amené une, notre Gourbi. » Voilà le plus beau cadeau de ma vie.

16 octobre. Triste jour sur la place. Tronçonneuses et CRS déchaînés. On les suit en beuglant notre rage. Malika pleure à chaudes larmes, je la serre dans mes bras, l’impuissance au cœur. Les tilleuls sont tombés, quelque chose de beau s’effondre. Je vomirais bien sur un flic mais la bile, c’est déplorable, coule à l’intérieur.

2 septembre 2018. Je reviens de la mer avec mon fils et mes parents. Des menuisiers sont en train de construire sur La Plaine des sièges et tables, aussi beaux qu’utiles. On les essaie, on est contents et admiratifs.