…SOS…

 

Eau claire, petites vagues, le corps qui flotte, sans efforts, le sel dans la bouche, le plein soleil. Cet été, à chaque fois j’y ai pensé. Ils étaient là dans la même eau, quelque part, pas si loin. Sur l’eau, dans l’eau, sous l’eau, par je ne sais combien de mètres de fond. 50 000 depuis l’An 2000. Quelqu’un a envie de calculer combien de noyés ça fait par année, en 17 ans ?

A leur place je sais même pas si je m’en sortirais. Tabassés, morts de trouille, sous-alimentés pour en charger plus. Forcés à monter dans ce truc-là devant eux censé être une embarcation, parce que des Lybiens de 12 ans, armés par les grands frères (tu seras un homme…), pointent une arme sur eux. Plus rien d’humain là-dedans. Ni chez les graines de tueurs passeurs profiteurs ni chez les esclaves qu’ils menacent. Tu parles d’un 21è siècle…

« Monte là-dessus où je t’explose». Le truc en question, c’est un rafiot pneumatique ou une barcasse qui prend l’eau. « Grimpez là-dedans, tous oui, démerdez-vous. » S’il y a un capitaine c’est par exemple un Sénégalais, un pêcheur de métier, sinon rien. Avant on t’essore à fond. Avec les portables que certains ont gardés, on appelle au pays : si la famille raque pas illico, bye bye ton fils ta fille ta sœur… Versement direct aux ravisseurs.

Un soir de mai, une amie bénévole appelle de Paris : « Le 8 juin, il y a une soirée de soutien à SOS Méditerranée à La Criée de Marseille [1] ». Elle insiste pour que j’y aille, sa fille y sera, je verrai de quoi il retourne. Il y a foule dans l’entrée, une foule intergénérationnelle. Les gens veulent savoir, faire quelque chose.

Cette association européenne de sauvetage a été créée le 9 mai 2015 à Berlin. Suite à une campagne de financement participatif exceptionnelle (275 000€ en 45 jours), les fondateurs Sophie Beau [2](Marseillaise, humanitaire) et Klaus Vogel (capitaine de marine marchande allemand) louent en 2016 un ancien garde-côte allemand de 77 mètres. L’Aquarius apporte une réponse humanitaire d’urgence en mer Méditerranée centrale où, depuis 2010, des dizaines de milliers de personnes meurent noyées en fuyant la Libye. La plupart d’entre elles viennent d’Afrique sub-saharienne, avec deux grandes zones de départ : l’Afrique de l’Ouest (Nigéria, Guinée, Gambie, Ghana, Mali, Sénégal, Côte d’Ivoire…) et la Corne de l’Afrique (Erythrée, Somalie, Soudan, Ethiopie). Parfois du Bangladesh, du Pakistan, de Syrie, Lybie ou Palestine. Dans les rescapés, on trouve de plus en plus de mineurs et d’enfants non accompagnés, des femmes enceintes aussi, conséquence des viols.

Organisation distinguée par divers prix d’institutions publiques, les fondements de SOS Méditerranée s’appuient sur les droits fondamentaux de la personne, le droit maritime et le principe d’assistance à personne en danger[3]. Cependant 98 % de ses ressources financières proviennent de dons privés, ce qui la rend à la fois indépendante et fragile. La soirée vise à faire connaître cette action, à sensibiliser l’opinion publique pour la soutenir, à recueillir des fonds qui consolideront le projet dans ses aspects maritimes, juridiques, financiers et sa communication.

Car une journée de sauvetage coûte 11 000€ (rémunération de l’équipage, fuel, nourriture, etc.), soit 4 millions d’euros par an. Médecins Sans Frontières Hollande travaille aussi sur place, apportant une aide à la fois médicale et financière.

En parallèle, l’Europe -dont la France- alloue des sommes pharaoniques à la Lybie, censée ainsi faire barrage au « flot des migrants ». Sommes que ledit pays utilise opportunément pour renforcer le trafic d’êtres humains menés là par un réseau très structuré de passeurs. Sous les yeux myopes de l’Europe.

Le spectacle réunit navigateurs, rescapés, fondateurs, témoins, auteurs, musiciens, chercheurs, journalistes, organisateurs et, à la fin sur la scène, dans un grand calme une soixantaine de bénévoles. Silence, puis une grande et longue ovation sans paroles, le  long bruit de pluie des applaudissements. Dehors, la nuit d’été est tiède et douce, l’eau du plus grand cimetière marin des deux dernières décennies  clapote sans état d’âme le long des quais.

Selon les équipes qui s’activent sur le terrain, le flux des migrations ira grandissant. La situation est si tragique dans les pays que fuient ces gens qu’ils partiront, au risque d’en mourir. Les gouvernements ne pourront plus « faire face » (quelle ironie) par la politique de l’autruche. L’Europe devra, malgré elle, trouver des solutions qui tiennent compte de l’aspect humain du problème, en concertation avec chacun des pays concernés.[4]

Il y en a des causes à défendre, j’ai aussi choisi celle-là. J’aime les mots : « Sans distinction de sexe, de race ou de religion ». Alors j’ai rejoint le groupe des bénévoles sur terre. Sympa, chaleureuse, multiethnique comme la cause qu’elle défend, l’équipe ne chôme pas. On y rencontre toutes sortes de gens, certains qui bossent, ou bien des étudiants, des retraités, des personnes qui font 50 à 90 km pour assister à une réunion, prêter main-forte. On n’y sent ni hiérarchie ni obligation de rendement, « une harmonie qui n’exerce pas de contrôle » comme dirait quelqu’un qui m’est cher. On peut travailler de chez soi : statistiques, envois de mails, saisie. Les missions en équipe (tractage de flyers pour des concerts dont les fonds sont reversés à l’association, tenues de stand dans différentes manifestations…) se passent dans une bonne humeur qui requinque. Je parle de l’antenne à Marseille, dans les autres villes qui l’abritent : Toulouse, Nice, Montpellier, Paris, Rennes, Bordeaux, La Rochelle, Grenoble, c’est sûrement tout aussi démocratique.

Pour donner un aperçu de ce que peuvent entraîner ces synergie  et mobilisation citoyenne européennes exceptionnelles depuis le début des opérations en février 2016, les équipes de SOS Méditerranée ont pu réaliser 191 opérations de sauvetage au large des côtes libyennes et porter secours à plus de 25 000 personnes .

Personne n’a envie de quitter par la contrainte sa maison, sa famille, son pays, ses racines. Et si nous étions à leur place ? La chanson de Police me trottine dans la tête. Ce serait bien, oui, que ce message soit entendu de beaucoup de gens, et pourquoi pas de ceux qui ont d’abord pensé :« Mais pourquoi ils restent pas chez eux ? » Travailler pour défendre la vie, la dignité, contrer la mort, ça rend vraiment heureux.

Et vivants…

I’ll send an SOS to the world
I’ll send an SOS to the world
I hope that someone gets my
Message in a booooottleeee….

Tzëelia CdeRonde 15.12.2017
Texte sous copyright et crédits photos : Bébé sauvé Laurin Schmid/SOS Méditerranée – Migrants en détresse dans l’eau A. Messinis/AFP -Rescue SOS Méd Anthony Jean/Sos Méditerrannée – Zodiac en détresse à l’arrivée des secours Patrick Bar/Sos Méditerrannée

[1] http://blogquivive.fr/lappel-8-juin/

[2] Responsable de programmes humanitaires et sociaux depuis 20 ans auprès des personnes en précarité en France et à l’étranger, Sophie Beau est co-fondatrice de l’association européenne de sauvetage SOS MEDITERRANEE. Elle en dirige le développement pour la France et est Vice présidente du réseau international. Elle dispose d’une formation initiale en Anthropologie, d’un 3e cycle en Sciences politiques et d’un Diplôme Universitaire Santé précarité.

[3] Des équipes professionnalisées Trois équipes travaillent étroitement ensemble à bord de l’Aquarius : l’équipage du navire, l’équipe de sauveteurs de SOS MEDITERRANEE et l’équipe médicale de Médecins Sans Frontières: – L’armateur Hempel Shipping affrète son navire avec un équipage minimum de 11 personnes entièrement dédié à la navigation; – Médecins Sans Frontières met à disposition huit à dix personnels médicaux et logistiques pour assurer les soins et l’accueil à bord des personnes rescapées; – L’équipe de sauveteurs de SOS MEDITERRANEE est composée d’un coordinateur des sauvetages et d’une dizaine de sauveteurs en haute mer. Tous sont aujourd’hui des professionnels aguerris, issus du monde de la mer ou de la sécurité civile (officiers de marine marchande, matelots, skippers, pêcheurs, plongeurs, pompiers…), toutes et tous volontaires pour cette mission de sauvetage de masse en haute mer. – Sont également à bord, à chaque rotation, deux spécialistes (communication et photographe) chargés de relayer l’information par l’écrit et par l’image auprès des équipes à terre et d’assurer l’accueil des journalistes embarquant à bord. Cette équipe répond à la deuxième mission de SOS MEDITERRANEE, après le sauvetage : témoigner pour faire connaître la situation en mer Méditerranée. http://imagesinfos-dunportalautre.com/sos-mediterranee/

L’objet de la création de SOS Méditerranée est de : – Sauver la vie des personnes en détresse en mer Méditerranée ou sur les côtes atlantiques adjacentes -Promouvoir la protection et l’accompagnement des personnes recueillies lors des opérations de sauvetage -Témoigner des réalités des migrations -Promouvoir une dynamique internationale de solidarité vis-vis des personnes en détresse en mer méditerranée -Mener des activités de recherche sur le fait migratoire.

[4] https://www.youtube.com/watch?v=SFV8kDBfvqE