Le casse-tête du bac français

Qui Vive a reçu ce texte de la part du Collectif des profs de Lettres de l’Académie d’Aix-Marseille. Nous partageons leurs préoccupations et nous le publions in extenso. Le titre a été rédigé par Qui Vive.

 

Chers parents,

Nous tenons à vous alerter sur la situation particulièrement tendue que vivent à la veille des épreuves anticipées du Bac de Français les élèves de 1ère de l’académie d’Aix-Marseille. Cette situation difficile concernant la session 2023 est pleinement partagée par leurs professeurs de Lettres, investis et soucieux de les accompagner au mieux dans la préparation de cet examen exigeant constitué d’une épreuve écrite de 4 heures et d’une épreuve orale de 20 minutes.

Depuis la réforme du Lycée de 2019, le nombre de textes étudiés en vue de cet oral a été officiellement fixé à 20 pour les séries générales, à 12 pour les séries technologiques. Or, il est à noter que ce nombre de textes à présenter n’a jamais été unanimement respecté lors des deux sessions précédentes en raison de la période du COVID ; les candidats bénéficiaient alors d’une certaine souplesse tolérée jusqu’ici quant à ce nombre.

Mais le programme étant à présent imposé dans sa globalité, en plus des 20 ou 12 extraits d’œuvres au programme pour l’oral, les élèves doivent s’approprier en profondeur des œuvres riches et complexes en vue de l’épreuve écrite. La charge de travail induite par ce nouveau programme ambitieux s’est considérablement alourdie : grammaire réintroduite à l’examen oral avec l’explication linéaire et l’exposé sur l’œuvre choisie par le candidat, travail  à l’écrit sur les « parcours littéraires »  à l’appui du « carnet de lecture », dissertation sur l’œuvre (au hasard des 4 œuvres au programme), commentaire littéraire, contraction, essai. Tout cela s’avère évidemment très chronophage alors même que le nombre d’heures de cours en Français n’a fait que diminuer ces dernières années.

Face à la lourdeur de la tâche et dans le seul souci d’amener à la réussite le plus grand nombre de leurs élèves, plusieurs professeurs de Lettres ont réalisé des descriptifs de 14 à 18 textes pour les séries générales et de 9 à 10 textes pour les séries technologiques. Tel est le compromis trouvé dans les différentes académies par ces professeurs qui ont à cœur de privilégier la préparation de leurs élèves aux exercices difficiles de l’écrit comme à l’appropriation effective des œuvres étudiées.

Pourtant, ces enseignants ont été, dans notre académie d’Aix-Marseille, rappelés à l’ordre de manière vive et inédite par l’Inspection, accusés d’avoir « dérogé au cadre réglementaire et d’avoir rompu le principe d’équité ». En outre, il a été demandé aux chefs d’établissement de ne pas signer les descriptifs de moins de 20 ou 12 textes et de ne pas les transmettre dans les centres d’examen. Finalement, un grand nombre de descriptifs ont été transmis sans la signature du chef d’établissement.

L’Inspection de l’académie d’Aix-Marseille ne cesse de se référer à ce principe d’équité et au cadre réglementaire, alors même que l’équité consiste précisément en une justice distributive, adaptée aux possibilités de chaque classe, de chaque élève, dans le respect des spécificités de chaque établissement scolaire, afin de préserver justement la qualité de la réflexion que mérite chaque texte étudié et chaque élève pouvant ainsi s’approprier véritablement ce texte.

Où est en effet l’équité, lorsque, dans bien des classes, l’objectif de 20 textes a été atteint au prix de photocopies distribuées à la hâte, sans explication approfondie et sans une réflexion féconde et partagée autour du texte ? Où est l’équité dans ces classes, où seuls ceux qui auront un appui familial ou des cours particuliers auront la chance de mieux comprendre ces textes dont ils devront méthodiquement restituer le sens face à l’examinateur ?

Où est l’équité quand les élèves les plus fragiles se voient privés aussi d’un entraînement à l’écrit parce qu’il faut « boucler les 20 textes » ? Où est l’équité quand ce nombre de textes a pu être réajusté dans la plupart des autres académies alors qu’il devient un carcan arbitraire dans notre académie ?

Nous tenons, nous professeurs de Lettres, à affirmer très clairement nos préoccupations littéraires et pédagogiques qui, seules, nous ont conduits à étudier moins de textes que ce que fixe le cadre réglementaire. Nous voudrions enfin souligner que cette crispation inédite autour du nombre de textes a des effets délétères à tous les niveaux. Cela divise les équipes de lettres, met certains professeurs en porte-à-faux avec leur direction, et surtout angoisse considérablement les futurs candidats : ceux contraints de présenter le nombre de 12 ou 20 textes, parfois survolés quand leur professeur a cédé à cet impératif sous la pression institutionnelle, comme ceux dont la liste est pointée « non conforme » et qui appréhendent l’hostilité éventuelle d’un examinateur trop respectueux du format officiel le jour de l’oral.

Ce climat de tension est des plus anxiogènes pour nos futurs candidats et nous détourne de l’essentiel de notre mission de professeurs de Lettres : développer chez chacun de nos élèves une véritable culture humaniste, le vrai goût de la lecture, un esprit critique aiguisé capable de conduire chacun vers l’excellence.

Le Collectif des profs de Lettres de l’Académie d’Aix-Marseille

 

Photo : Illustration Creative Commons