De si splendides créatures – Chapitres 11 & 12

Qui Vive publie un conte ! Avec du sexe, de la violence et de la politique ? Hummm, on vous laisse le découvrir. En tout cas, il y a des dragons.
Chaque semaine, sont publiés un ou plusieurs chapitres. Il y en a 16 en tout, cela est parvenu à nous emmener au-delà du confinement.


CHAPITRE 11

À la frontière, une garnison les accueillit. Monsieur de Payzac parlementa avec l’officier le plus gradé. Azur et Clément les observaient à distance et ils leur trouvèrent la mine sérieuse, presque sombre. Leur chef revint lentement vers eux, sans se dérider et les réunit à quelque distance du fort.

« Messieurs, je n’ai pas de bonnes nouvelles. La forêt abrite en effet des groupes de bannis, dont l’un persiste à rester près de la frontière. Les paysans voisins n’osent plus s’aventurer dans les bois, alors que la glanée, le ramassage de bois, de fruits et de champignons, sans compter quelque braconnage, ainsi que l’officier me l’a laissé entendre, amélioraient de beaucoup leur existence. La troupe de la garnison a fait quelques tentatives pour les chasser, a même tué certains adversaires, mais ils finissent toujours par revenir. J’ai compris que l’officier comptait profiter de notre passage pour les refouler définitivement. Il m’a suggéré d’unir nos forces. Dès demain, nous nous mettrons en chasse. Les dragons attendront.

– La duchesse de Casteleon sera-t-elle mise au courant de cette expédition ? demanda Amadis d’un ton sec, ce qui assombrit encore le visage de Monsieur de Payzac.

– Officier Amadis de la Règue, cette question ne regarde que moi, tenez-vous-le pour dit ! »

Amadis pâlit à cette rebuffade mais ne riposta point. Aucun des autres hommes ne réagit. Tous passèrent la journée à contrôler leurs armes, essayer leurs armures et s’entraîner au tir à l’arc et à la lance. Monsieur de Payzac, en fin d’après-midi, s’entretint longuement avec les officiers du fort. Au retour, il les prévint que l’attaque débuterait à l’aube. Clément s’enquit du nombre de soldats auxquels il allaient joindre leurs forces.

« Nous serons une centaine de combattants. D’après les officiers, les bannis seraient peu nombreux, mais vifs, brutaux, bien entraînés. Apparemment, ils se sont trouvé un meneur rusé et impitoyable. »

Azur réalisa que ce serait leur première bataille. Elle débuta en silence, la troupe avançant au pas, sur la piste herbeuse qui étouffait les bruits. Mais l’effet de surprise vint de leurs ennemis. Une volée de flèches s’abattit sur eux. Monsieur de Payzac, avec fougue, lança son cheval dans la direction des attaquants, suivi de toute sa troupe et d’une partie de la garnison. Il était très peu aisé de dénicher les archers dans le fouillis des arbres et des fourrés, mais Azur, grâce à la gemme, en débusqua plusieurs, les poussant à fuir vers une clairière. Un combat intense suivit, qui finit en corps à corps, au milieu des chevaux qui se débattaient. Dès qu’Azur eut mis pied à terre, son épée à la main, Maximus se tint à l’écart, sans quitter son maître des yeux.

Aucun des adversaires ne put s’échapper, car les autres soldats avaient rapidement rejoint la clairière et empêchaient toute fuite. En peu de temps, ils furent tués ou grièvement blessés. Deux des soldats de la garnison gisaient sur l’herbe, morts. D’autres étaient blessés. Quant à la troupe de Monsieur de Payzac, elle n’avait que peu souffert, hormis un soldat dont la cuisse avait été déchirée par une flèche et quelques autres contusionnés ou atteints légèrement de coups d’épées et de lances. Les soldats de la garnison devaient ramener au fort morts et blessés Monsieur de Payzac réconforta le soldat des dragons pour qui l’aventure se terminait. « Il va se faire dorloter au château de la duchesse », murmura Clément, avec presque de l’envie. Azur, lui, pensait qu’il aurait mieux valu que son ami fut blessé lui-même, car malgré la sagesse de leur mentor, depuis son rêve, il ne pouvait contenir ses inquiétudes. L’officier en chef remercia solennellement Monsieur de Payzac et l’assura qu’un émissaire irait immédiatement informer la Dame de ce combat.

En avançant sur la piste, bien que sur leurs gardes, tous étaient rassurés par l’efficacité de leurs armes et de leurs protections. Azur fut placé en tête, car leur chef avait immédiatement remarqué son action d’éclat, la manière proprement diabolique dont il avait repéré les bannis et les avait refoulés dans un endroit ouvert. La gemme ne luisait plus que faiblement et restait froide sur la poitrine du jeune homme.

Ils chevauchèrent de longues heures, sans parler, patientant malgré la faim et la fatigue. Au crépuscule, Monsieur de Payzac s’arrêta. Comme souvent, il les réunit en cercle, mais quatre soldats furent chargés de monter la garde.

« Messieurs, pour votre premier vrai combat, vous vous êtes comportés en braves. Je vous en félicite. Certes, ce n’était qu’une escarmouche et notre voyage ne se terminera pas sans que nous ne rencontrions des adversaires d’une autre taille. Cependant, malgré l’attaque surprise des bannis, aucun de vous ne s’est livré à la panique et par la suite vous avez fait honneur à l’armée du Roi. Vous comprenez que le devoir de la garnison est de défendre la frontière. Nous ne pouvons plus rien attendre de l’armée de Casteleon. Nous voici seuls dans cette forêt immense et mystérieuse. Il vous faudra redoubler de vigilance. Repas et sommeil seront pris par roulement. »

« Combien d’ennemis ai-je tués ou blessés ? » se demandaient–ils tous, en accomplissant les corvées, en mangeant, ou allongés sur le sol, en attendant le sommeil. Ils avaient été impitoyablement dressés à combattre, mais ce premier sang les troublait. Ils étaient si jeunes pour ôter la vie à leurs semblables, se disait Azur. Un jour, peut-être, pourrait-il exprimer sa désolation à un ami comme Clément.

La pluie arriva durant la nuit. Tous s’abritèrent du mieux possible sous de grands chênes, au milieu des buissons. Au matin, frigorifiés, ils attendirent d’un air morose la distribution du repas. Thomasson avait réussi à tenir au sec du pain et de la venaison. Les restes furent donnés à Alfred. Les jours suivants, le temps resta couvert et souvent pluvieux. Malgré leur stoïcisme, les soldats aspiraient à un peu de confort, aussi Monsieur de Payzac décida-t-il de les conduire jusqu’à un camp de charbonniers, chez qui il s’était arrêté lors des deux expéditions précédentes.

« Prince Azur, laissez chasser votre chien, je vous prie. Nous ne pouvons arriver les mains vides chez ces gens. Ils survivent avec peine, grâce au commerce de leur charbon, qu’ils livrent dans les hameaux et villages. Ils savent se nourrir de peu. Nous les avions aidés à construire un abri plus spacieux et plus solide que leurs pauvres huttes de branchage, lors de notre dernière campagne. Toute la tribu y tient et je pense qu’ils se serreront pour nous faire place. Vous pourrez sécher vos effets devant les feux et vous reposer. Thomasson nous régalera tous. Le camp est à quelques heures d’ici, il va falloir nous détourner de notre itinéraire. »

À l’idée de passer une nuit au sec, ils accélérèrent l’allure. Alfred eut tôt fait de débusquer un jeune chevreuil, que Thomasson tua et vida, posant la carcasse sur un de ses chevaux. À l’étonnement de tous, il prit la parole :

« Je le ferai rôtir entier, mais cela ne suffira pas. Ils sont au moins une vingtaine, sans compter les enfants. »

Saisissant l’occasion de le questionner en privé, Azur proposa à leur chef de faire une halte, pendant que Thomasson et lui-même chasseraient avec Alfred.

« Les bannis nous ont laissés tranquilles durant une semaine, dit Monsieur de Payzac, mais soyez d’une prudence extrême. Prince Azur, je vous confie ce cor au son puissant. N’hésitez pas à en user à la moindre alerte. »

Azur savait compter sur la gemme bleue et il s’éloigna, armé de son arc et de sa lance, avec son compagnon, qui n’emportait qu’un grand coutelas de boucher.

« Je n’ai jamais vu un chien comme le vôtre, Messire ! Le voici qui lève des perdrix. Vite, votre arc ! »

La chasse étant fructueuse, ils firent demi-tour, portant le gibier dans de grands sacs de toile.

« Thomasson, combien de fois avez-vous participé à ces expéditions des dragons, avec Monsieur de Payzac ?

– Oh, une dizaine de fois au moins, Messire.

– Ne fûtes-vous jamais blessé ?

– J’eus de la chance… quelques légères blessures, c’est tout. Mais à chaque fois, malgré les efforts et précautions du maître, de nombreux hommes sont morts.

– Et les dragons ? En avez-vous occis ?

– Je participai à la mort de certains, messire. Ils sont si grands et si féroces. Ce ne sont pas des bêtes comme les autres. Ils sont pensants… Il faut en isoler un et l’attaquer à plusieurs, c’est notre seul moyen d’en venir à bout.

– N’ont-ils pas une zone vulnérable ? J’en ai ouï parler.

– Leurs yeux, messire, ou leur poitrail, lorsque nos longues et puissantes flèches peuvent y entrer. Le maître a un coup de lance sans pareil et il en a atteint plusieurs, dans les yeux le plus souvent. Il faut le voir, dressé sur son cheval, pendant que nous autres agaçons la bête, calculer calmement son coup et frapper ! Ah, quand une de ces satanées créatures est blessée et qu’elle crie affreusement, en s’affaissant sur le sol, c’est une vision effrayante. Il faut s’en éloigner à toute vitesse, car elle est encore très dangereuse.

– J’espère voir cela, Thomasson ! Voir les exploits de Monsieur de Payzac et la mort d’un dragon ! »

L’homme hocha la tête, sans rien ajouter.

« Bien sûr, pour lui, je suis un jeunot sans expérience. Et lui, un vétéran, qui a vu nombre de camarades mourir. Mais avec la gemme, Clément à mes côtés, guidés par notre chef, je suis certain de me rendre utile, le moment venu. »

Il s’était éloigné pour uriner contre un arbre. La pierre bleue se mit soudain à vibrer sur son torse. Il se retourna vivement. Un grand ours courait vers Thomasson et leurs sacs de gibier sanglant. Il hurla, saisit sa lance et se précipita vers l’animal, qui se dressa en grognant. Pensant à Monsieur de Payzac, il visa son œil et jeta son arme de toutes ses forces. Ses lourdes pattes griffues battant l’air, l’ours s’écroula aux pieds de Thomasson, lequel, quand il cessa de tressauter, lui trancha la gorge.

« Messire, vous m’avez sauvé la vie. Il m’aurait broyé et déchiré, avant même que je saisisse mon coutelas.

– Une chance que je l’aie vu arriver. Il courait très vite, malgré son poids. J’étais dans une position idéale pour jeter ma lance.

– Vous m’avez sauvé la vie et je vous serai dévoué tant qu’elle durera.

– … Ce serait dommage de laisser cet animal pourrir ici. Si on en faisait présent aux charbonniers, qu’en dites-vous, soldat ?

– Bonne idée. Ils pourront vendre la peau, et leurs chiens ou peut-être même eux, mangeront la chair. Ils feront aussi des bijoux avec les griffes et les dents. Tenez, messire, vous êtes plus véloce que moi, si vous courriez jusqu’à la troupe et reveniez avec quelques hommes ? Pendant ce temps, je tâcherai de fabriquer un brancard avec ces baliveaux et ces branchages, pour transporter plus facilement ce monstre. »

Azur lui laissa sa lance et ordonna à son chien de rester avec Thomasson, car il craignait que le sang n’attire d’autres animaux. Il parvint hors d’haleine jusqu’à ses compagnons, à qui il conta leur aventure en peu de mots. Monsieur de Payzac ordonna à trois soldats de le suivre immédiatement.

« Ainsi, cet ours fut tué d’un seul coup de lance, Prince Azur ? Quelle habileté ! »

De loin, les jeunes hommes aperçurent plusieurs loups, tenus en respect par Thomasson et Alfred, qui aboyait férocement. Tous saisirent arcs et flèches, atteignant quelques bêtes et dispersant les autres. Le traîneau de branchages n’était qu’ébauché et ils se mirent à l’ouvrage en un instant. Ils ne furent pas trop de cinq pour soulever l’ours et s’atteler pour le transporter.

« J’ai bien songé à venir avec un de vos chevaux, Thomasson, mais je craignais une attaque de ce genre, où il aurait pu être blessé. Ils nous sont d’une trop grande utilité », dit Azur presque machinalement, car il songeait à la pierre, et à tous les pouvoirs qu’elle lui conférait, avec un malaise grandissant. En chevauchant lentement à ses côtés, son mentor le questionna plus avant sur la mort de l’ours.

« Je courus et je visai l’œil, car il était face à moi, gigantesque, et je tirai de toutes mes forces… En pensant à vous. 

– ? ? ?

– oui, Thomasson m’a expliqué comment vous tuiez les dragons.

– Tu as réussi à faire parler cet homme ? C’est un miracle ! »

Ce tutoiement spontané fut surpris par le seul Clément, qui les suivait de près.

« Clément, je vois à ta mine chafouine que tu as quelque chose à me reprocher et que tu n’oses ! », lui dit-il un peu plus tard, après avoir vérifié qu’ils étaient hors de portée d’oreilles. » Il ne tira qu’un demi sourire à son ami.

« Eh bien, il se trouve que j’ouis Monsieur de Payzac te tutoyer…avec grande surprise.

– Mais encore ?

– Il t’a parlé familièrement, comme un père à son fils.

– Exactement. Tu sais que de père, je n’en eus jamais, excepté l’ermite… Le mien est un monarque et il m’a toujours ignoré. Il ne jure que par Théodore. Monsieur de Payzac, plus je le connais, plus je l’estime et je l’aime, et plus je me lamente de n’être pas son rejeton. Tu as dû remarquer que je ne ressemble à aucun membre de ma famille ?

– Azur ! Crois-tu être un enfant trouvé ? Ou alors… »

Il se mit à rire devant la gêne de Clément.

« Ce que tu n’as pas formulé, je le devine. Ne suis-je pas un enfant adultérin ? L’idée m’en est venue. Cependant, imagines-tu ma mère, cette personne si digne et si hautaine, se commettre avec un autre, elle, la femme du Roi ?

– Difficilement, à dire vrai…mais le Roi ?

– Déjà plus crédible ! Dans notre royaume, les femmes n’ont quasiment aucun droit. On les marie sans leur demander leur avis. Je n’ai pas remarqué de tendance au badinage chez mon père, mais il y a dix-huit ans, peut-être eut-il une passion pour une donzelle ? »

Ils éclatèrent de rire. Leurs compagnons, joyeux à l’idée de bientôt mettre pied à terre et de profiter de l’hospitalité des charbonniers, se joignirent à leur hilarité, tandis que Monsieur de Payzac songeait : « Bien qu’ils aient tué il y a peu de jours, ce sont encore des enfants. »


CHAPITRE 12

Ralentis comme ils l’étaient par le charroi de l’ours, ils ne touchèrent au but qu’au crépuscule. Une lumière dorée avait succédé aux lourds nuages et à la pluie. Elle semblait surnaturelle aux voyageurs, découpant chaque détail du paysage. Le cœur d’Azur battait plus lourdement et sa gorge se serrait car il sentait la gemme chauffer sa poitrine. Monsieur de Payzac devina son malaise et arrêta la troupe. Leur intimant le silence, il scruta la forêt, écouta longuement. Seul le bruissement des feuillages lui parvenait. Il dit à voix basse :

« Ce silence ne me dit rien qui vaille… Les autres fois, nous entendions déjà les cris, les aboiements et les hennissements, bien avant d’arriver au camp. Même les oiseaux se sont tus. Que se passe-t-il ? Ont-ils tous fui ? »

Ils avancèrent, à contre cœur, jusqu’à la lisière de la forêt. Au lieu de donner des ordres, comme à l’accoutumée, leur chef demanda deux volontaires, pour ramper le plus silencieusement possible vers la grange qu’ils apercevaient. Azur fut le premier à lever la main et Thomasson devança Clément. Ils progressèrent côte à côte dans les hautes herbes, avec une lenteur qui irritait leurs compagnons aux aguets. Enfin, ils disparurent derrière une hutte.

Quelques instants plus tard, ils étaient de retour, ayant perdu toute couleur, incapables de parler. Si Thomasson restait impassible, Azur tremblait et se tordait les mains. Monsieur de Payzac posa les siennes sur ses épaules et il se calma peu à peu.

« Mais qu’avez-vous vu ? » ,demanda Clément, saisi d’angoisse.

Azur tarda à répondre et lorsqu’il le fit, ce fut avec une voix méconnaissable, sourde, éraillée, bégayante.

« Ils ont été massacrés, tous, tous… les adultes, les enfants et… et même les chiens. Des jeunes, il n’y en a pas…pas trace… plus rien ne bouge… c’est un affreux carnage. »

Monsieur de Payzac sortit une flasque d’eau de vie qu’il conservait dans son havresac et en offrit aux deux hommes. Tous se tenaient silencieux autour d’eux, Alfred se pressait contre les jambes de son maître.

« Messieurs, il va nous falloir affronter cette épreuve ! Plus difficile que la bataille contre les bannis. Prince Azur, ou plutôt vous, Thomasson, qui êtes un vétéran, avez-vous pu déterminer si cette tuerie a eu lieu récemment ? »

Thomasson se gratta la tête.

« Nous somme restés si peu de temps, Messire… J’ai vu bien des blessés et des morts au cours de mon service, mais rien d’aussi horrible, je vous l’assure… Je pense que l’attaque a eu lieu aujourd’hui, vu l’état du corps le plus proche. Le sang n’est pas encore sec… Ni les insectes ni les corbeaux ne sont sur place. Du moins, je ne les vis pas. »

Azur serrait de toutes ses forces la pierre bleue et il retrouva lentement ses esprits, même si ses yeux demeuraient hantés. Clément restait près de lui, muet. Leur mentor reprit :

« Amadis de la Régue et Thomasson, si vous vous sentez mieux, je vais aller avec vous inspecter les lieux. Officier Charles Requiès, je vous charge de disposer quatre soldats en sentinelles autour de notre camp provisoire. Officier Clément Cuer, faites décharger les chevaux de bât, et attacher toutes les bêtes à des arbres, assez souplement pour qu’elles puissent brouter. Restez tous derrière la haie d’arbres, soyez plus vigilants que jamais. Envoyez un soldat me prévenir à la moindre alerte. »

« Sa voix ferme a le pouvoir de rassurer », pensait Azur, qui s’était laissé tomber sur le sol. Il posa la tête sur ses genoux et ferma les yeux. Personne n’osa lui parler, pas même Clément. Alfred se coucha à ses côtés.

Lorsque les trois hommes revinrent, Monsieur de Payzac tint conseil avec ses sous-officiers et Thomasson, puis il expliqua aux soldats comment ils allaient procéder. Volontairement il se montra autoritaire et pragmatique. Tous les cadavres devaient être rassemblés sur la place dégagée devant huttes et hangar, et brûlés sur les deux charbonnières où le feu couvait encore. Du bois devait y être ajouté en abondance, pour en faire de vrais bûchers. Azur et Clément, furent chargés, avec Alfred, de chercher dans la forêt alentour, si quelque survivant ne s’y était pas dissimulé.

Alfred furetait, trottinant de ci de là, sans jamais perdre son maître de vue. Ils l’entendirent soudain aboyer. Il était en arrêt devant d’épais buissons, d’où ils extirpèrent un jeune garçon tétanisé par la terreur, tapi comme un animal. Ils l’emmenèrent à la lisière du bois, nettoyèrent son visage noirci de suie délayée par les larmes, le firent boire et manger un morceau de pain, et le couchèrent sur un vieux tapis de bât, sans chercher à le questionner. Un soldat devait veiller sur lui. Azur avança avec répugnance vers le village des charbonniers.

« Ne veux-tu pas rester ici ? Tu en as assez vu, Azur !

– Il le faut bien, pourtant. Je dois m’endurcir, comme tout soldat. Nous verrons d’autres massacres, c’est sûr. Mais peut-être pas d’aussi horrifiants… Ceux qui ont sévi ici sont des monstres, Clément. Ils n’ont pas même épargné les mères et leurs nourrissons. Ont emmené les filles et les adolescents. La tête du vieux chef est piquée sur un poteau. Ils sont plus cruels et destructeurs à mes yeux que les dragons. Qui a pu agir de la sorte, à ton avis ? Les bannis ?

– Je ne sais. Peut-être découvrirons-nous des indices ? »

Monsieur de Payzac, justement, passait le lieu du massacre en revue, examinant l’empreinte des chevaux et des humains et même les traces que lances, couteaux et épées avaient laissées sur les victimes.

« Cette troupe était bien chaussée, alors que les charbonniers marchent nu-pieds ou avec des semelles d’écorce. Les blessures ont été faites avec des armes très bien aiguisées. Quasiment pas de flèches tirées. J’ai distingué aussi les traces de leurs chevaux. Rien à voir avec les pauvres rosses d’ici. L’attaque a dû être brutale, à l’arme blanche. Les charbonniers ont été surpris dans leur sommeil et n’ont pu se défendre. »

Malgré lui, Azur imaginait l’assaut, dans l’obscurité, ou à la lueur de quelques torches, les cris des blessés et des mourants, les femmes violentées, les enfants égorgés. Leur terreur à tous. Monsieur de Payzac réfléchissait intensément.

« Ces manière de tuer au coutelas et à l’épée me rappellent une étrange tribu, à dire vrai… Mais ils seraient venus de loin… des montagnes qui précèdent celles des dragons. La tribu des égorgeurs. J’en ai ouï parler par des villageois. Pourquoi sont-ils venus jusqu’ici ? Les dragons les auraient-ils attaqués, cette fois ? Avaient-ils besoin de chevaux ? De filles ? D’esclaves ?

– Monsieur de Payzac ! Ils ne sont certainement pas loin. Il faut les pourchasser, délivrer les adolescents et les jeunes femmes et tuer tous ces égorgeurs ! », s’enflamma Clément.

Plusieurs soldats approuvèrent.

«  Ne vous emballez pas ainsi, Clément Cuer ! Ce spectacle hideux vous a troublé l’esprit à tous ou presque, je pense. Calmez-vous ! Faites appel à votre raison. Nous devons terminer notre travail, ce soir et cette nuit. Brûler tous les corps, manger, nous reposer à tour de rôle. Demain, je sortirai de la forêt et je gagnerai Mont-Morel, un bourg qui est assez proche. J’ai décidé de laisser à un mien ami ce garçon que vous avez trouvé. A-t-il parlé ? Quel est son nom ? »

Azur laissa Clément répondre.

« Monsieur de Payzac, nous ne lui avons rien demandé, il est incapable de parler, la peur lui a fait perdre le raisonnement. Nous l’avons abreuvé et nourri. Il dort près d’un soldat.

– Très bien. Je le verrai à son réveil. A présent, laissons travailler la première équipe des brûleurs. Pendant que Thomasson préparera le gibier et le pain, vous, soldats de la seconde équipe, dégagez un endroit derrière les arbres et aplanissez-le afin que nous puissions dormir le mieux possible. »

Le garçon s’éveilla au moment où ils s’asseyaient en rond autour du feu et commençaient à manger chevreuil, lapins et perdrix, avec du pain cuit sous la cendre. Seul, Azur devait se forcer. Il s’étonnait de l’appétit des autres, après ce qu’ils avaient vu du massacre, et dans l’odeur de chair brûlée qui parvenait jusqu’à eux. « Peut-être sont-ils reconnaissants d’être en vie ? Sous les ordres de Monsieur de Payzac, à qui ils se fient aveuglément ? Peut-être sont-ils plus endurcis que moi ? Aucun n’a mené une vie libre et sans efforts autres que choisis, comme moi. Même Clément devait aider ses parents les apothicaires. Les paysans ne ménagent pas leurs enfants. Dès leur plus jeune âge, ils ont à garder les bêtes, à glaner, à cultiver, souvent battus et mal nourris, à ce que m’a dit Louis. » Soudain, la nostalgie l’envahit, de revoir leur ami. Il l’imagina, au milieu du jardin royal, loin de l’horreur présente.

Le garçon s’était recroquevillé en gémissant. Monsieur de Payzac écarta Clément qui se précipitait vers lui, et lui parla très doucement, comme il le faisait avec les chevaux rétifs ou effrayés. Tous se taisaient. La voix du garçon, aiguë, mais curieusement puissante, s’éleva soudain :

« C’est Zak ! Je suis Zak !

– Jacques ?

– Non ! I…saac. Mais elle m’appelle Zak.

– Ta mère ?

– Oui.

– As-tu un père ?

– Il est parti, un jour, je sais plus… On vit là-bas. »

Il désigna une petite hutte, à l’écart des autres.

« Zak, puis-je te poser des questions au sujet des hommes qui sont venus ? Si tu ne veux pas en parler, on attendra demain. »

Isaac baissa la tête, serra les poings.

« Quand ils sont arrivés, j’étais pas là. Ma mère m’avait envoyé porter les pots de lait de nos chèvres à la source. J’ai entendu les chiens hurler tout d’un coup, puis les cris terribles… des hommes et des femmes. J’ai eu si peur que j’ai pas pu m’approcher. Juste pu me jeter dans les buissons.

– Tu ne sais pas, alors, à quoi ils ressemblaient, si c’était des soldats, comme nous, des bandits, des pilleurs…

– Non, j’ai rien vu.

– Pourquoi ta mère t’envoyait-elle si tard à la source ?

– C’est une source secrète. Elle voulait pas que les autres sachent.

– J’ai pensé que les meurtriers étaient venus en pleine nuit, quand tous dormaient.

– On se couche dès qu’il y a plus de lumière. On suit le soleil. Sauf nous, si on a à faire. Oh, Messire, vous croyez qu’ils ont tué ma mère aussi ? Sinon, elle m’aurait cherché !

– Avez-vous fouillé cette hutte ? » demanda Monsieur de Payzac à ses hommes.

Personne ne s’en était approché. Un soldat y courut et revint en disant qu’elle était vide et qu’il n’y avait pas trace de sang.

« Isaac, peut-être ne l’ont-ils pas tuée… Était-elle jeune ? En bonne santé ?

– Jeune ? Oui… je pense… Elle m’a mise au monde à quatorze ans, c’est ce qu’elle a dit. Elle est solide, elle travaille comme un homme. Elle s’occupe des charbonnières, elle transporte le charbon de bois, elle l’emporte sur les charrettes au village. Elle…

– Alors, il y a bonne chance qu’ils l’aient emmenée. Pour l’instant, assieds-toi près de nous et mange. Il te faut rester en vie. Nous ne t’abandonnerons pas. »

Le repas terminé, les soldats se hâtèrent d’aller dormir quelques heures, avant de remplacer leurs camarades. Seuls demeurèrent près du feu Monsieur de Payzac, Azur, Clément et Isaac, qui s’endormit aussitôt, collé contre leur mentor. Clément s’accusa d’être terre à terre, égoïste et glouton. Il pensait, depuis le récit du garçon, aux pots de lait qui prenaient le frais dans la source.

« Nous serions bien aise de le boire demain matin, n’est-ce pas ? », dit-il en rougissant un tant soit peu.

– Ne t’en veux pas, ami Clément, d’avoir de telles pensées. Elles nous ramènent sur terre, nous poussent à reprendre goût à la vie. Oh, pendant très longtemps, toute notre existence, peut-être, nous serons pris d’horreur en nous remémorant ce massacre… mais il ne faut pas se désespérer… et, avec ton appétit, tu nous permets de respirer plus librement, tout d’un coup. »

Monsieur de Payzac les écoutait sans rien dire. Il songeait à la transformation d’Azur. Il n’y avait plus trace d’enfance, ni sur son visage, ni dans son esprit.

« Où est donc passé Thomasson ? demanda brusquement le jeune homme, je ne l’ai vu depuis qu’il nous servit le repas. »

Monsieur de Payzac sourit.

« Thomasson est très occupé. Le massacre vous a fait oublier l’ours. Mais pas à lui. Il n’a pas l’intention d’en gâter la peau. Il vous la réserve, Azur. C’est le moins que je puisse faire pour le prince, m’a t-il dit, car il m’a sauvé la vie. Je l’ai dispensé du brûlage des corps…Il est en train de l’écorcher et demain, nous laisserons la fourrure à un artisan de Mont-Morel. Nous la prendrons au retour.

– Si nous revenons », murmura Azur, en écho aux paroles de son chef, jadis.

Le lendemain, Monsieur de Payzac décida de partir avec Amadis. Secrètement, il voulait lui donner un rôle plus important, pour contrebalancer son affinité avec Azur. Les trois autres sous-officiers furent chargés d’encadrer les soldats, de distribuer les tâches (rangements, nettoyages, contrôles des meules-bûchers, fermeture des habitations). Thomasson veillerait à la sécurité et chargerait ses chevaux de bât. Il avait préparé de son mieux la fourrure, l’avait roulée et attachée, malgré son volume, derrière la selle de Monsieur de Payzac, lequel avait proposé à son adjoint de prendre en croupe Isaac. Devant les yeux effrayés de l’enfant et la grimace à peine dissimulée d’Amadis, il changea d’avis et Thomasson dut défaire son ouvrage et fixer la peau sur l’autre monture. En avançant au pas sur le sentier, comme Isaac s’était endormi, il lança :

« Amadis de la Règue, je n’ai pas du tout apprécié votre réaction. Elle manquait totalement d’humanité. Je sais que vous êtes issu d’une haute lignée, mais seule votre bonne fortune en a décidé ainsi. Je pense, pour ma part, que la gloire couronne la vaillance et la loyauté, et que la naissance plus ou moins noble d’un homme y est pour peu de chose. Songez à ce que ce garçon a subi. Ne pouviez-vous pas vous charger de lui quelques instants ? »

Amadis grommela à propos de la saleté d’Isaac.

« Clément Cuer le lava de son mieux ce matin. Il est vrai qu’il n’est que fils d’apothicaire ! Je remarque aussi que votre dégoût ne s’est pas étendu au lait de ses chèvres, que vous avez bu avec tous les autres ce matin !

– Il préférait votre compagnie. Vous le rassurez, dit Amadis, d’un ton plus conciliant.

– Certes. Mais je profite de cette occasion pour vous inviter à changer votre conduite envers ceux que vous estimez vos inférieurs. Nos soldats sont encore de très jeunes gens. Leur vie est dure et leur destinée incertaine. Ils ont droit à votre respect. À chaque campagne, près de la moitié d’entre eux sont tués, malgré tous mes efforts. »

Amadis hocha la tête. Quoi qu’il en eût, la noblesse et l’altruisme de leur chef l’impressionnaient.

« Je suis de nature froide, Monsieur de Payzac… mais je m’efforcerai d’être plus humain avec les soldats, dorénavant. »

Ils atteignirent une piste plus large et poussèrent leurs chevaux. Laissant la forêt derrière eux, ils descendirent à travers les collines, longèrent près et jardins, traversèrent de petits hameaux, pour arriver à Mont Morel. Quelques soldats gardaient la porte du bourg. Ils reconnurent les officiers des dragons, les saluèrent avec respect, sans poser de questions. Ayant laissé la peau de l’ours chez l’artisan, ils gagnèrent la maison du docteur Longueville, une grande bâtisse entourée d’un jardin. Isaac se mit à gémir quand Monsieur de Payzac le descendit du cheval.

« Calme-toi, Zack. Je te promets de faire mon possible pour retrouver ta mère. Je vais te laisser à mon ami, le plus gentil des hommes. Tu vivras avec d’autres enfants, tu mangeras à ta suffisance et qui sait, peut-être apprendras-tu à lire et à écrire, ce qui te sera utile plus tard. Conduis-toi avec sagesse. »

Il posa la main sur sa tête, lui sourit et le garçon se rasséréna. Amadis resta sur le perron, pour garder les chevaux. Avant que Monsieur de Payzac et Isaac ne disparussent à l’intérieur de la maison, il avait vu le premier retirer des fontes de sa selle un sac d’or et n’avait pu retenir une exclamation.

« Monsieur de la Règue, cet argent m’a été remis par le Roi en personne, pour en faire ce que bon me semble. Contesteriez-vous la confiance qu’il me porte ? »

L’officier en resta bouche bée . Il se sentait penaud, en état d’infériorité, ce qu’il détestait. « Ce bougre de petit nobliau ! Il a décidé de m’humilier, aujourd’hui. Que n’a-t-il emmené son prince Azur à ma place ! » Bientôt, un serviteur lui apporta une chope de bière et un petit pain chaud arrosé d’huile et de miel, ce qui améliora son humeur.

Ayant écouté avec horreur le récit du massacre, le docteur Longueville accepta immédiatement de garder Isaac. Il reconnut sa mère dans les traits du garçon.

« Elle vient régulièrement me livrer du charbon de bois. Je n’avais jamais vu son fils. J’espère de tout cœur que vous la retrouverez. C’est une femme courageuse et fière. Différente des autres charbonniers. »

Une jeune servante emmena Isaac aux bains et à la garde-robe des élèves, où il fut vêtu de neuf, chaussé de sabots, et tondu presque entièrement. Les deux amis s’esclaffèrent devant son changement d’apparence et sa manière gauche de marcher. Monsieur de Payzac tapota son épaule, lui souhaita bon séjour. Cette brève incursion dans une vie paisible et normale lui semblait irréelle. Ils revinrent en galopant au camp des charbonniers. Tout était en ordre et la troupe prête au départ.

« Allons-nous partir à la poursuite des égorgeurs ? » demanda Clément dès qu’il les vit.

-Vous êtes décidément un obstiné, Clément Cuer ! Il se trouve que la direction prise par les tueurs est aussi la nôtre. Nous aviserons.  »


11 mai 2020. A suivre…
Illustration : Friedrich Johann Justin Bertuch Mythical Creature Dragon – Domaine public

Retrouvez ici les autres épisodes :
Chapitres 1 & 2
Chapitres 3 & 4

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